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BONAPARTISME

BONAPARTISME

 

            Pendant plus de huit ans, à partir de 1872, le jeune Octave Mirbeau a été au service des bonapartistes, alors que, sous l’Empire, il était clairement en révolte contre l’Empire, ses institutions et ses valeurs. Comment et pourquoi a-t-il servi la cause impérialiste ? Quelle vision donne-t-il du bonapartisme dans son abondante production, signée ou anonyme ? Comment concilier le bonapartisme de ses débuts journalistiques et son anarchisme postérieur ?

           

Au service des bonapartistes

 

            Mirbeau a été tout d’abord le secrétaire particulier de Henri Dugué de la Fauconnerie, ancien député impérialiste de Mortagne-Rémalard, et avait alors pour mission de rédiger tout ce qui s’écrivait chez lui (il s’en souviendra dans son roman inachevé Un gentilhomme). À ce titre, il est possible de lui attribuer les proclamations électorales de Dugué, nombre d’éditoriaux politiques de L’Ordre de Paris, l’organe officiel du parti impérialiste baptisé l’Appel au Peuple, et les brochures de propagande de son patron (Les Calomnies contre l’Empire, 1874, Si l’Empire revenait, 1875), tirées à des centaines de milliers d’exemplaires et qui ont fortement contribué aux nombreuses victoires des candidats bonapartistes aux élections partielles. En 1877, après le coup du 16-Mai, le gouvernement de l’Ordre Moral mac-mahonien l’expédie dans l’Ariège comme chef de cabinet du préfet Lasserre. Mirbeau passe alors au service du leader bonapartiste du département, le baron de Saint-Paul, et, après le retour des républicains au pouvoir, une fois démis de ses fonctions, en décembre 1877, il prend la rédaction en chef de la feuille de chou de son commanditaire, L’Ariégeois, où il ferraille, dans des querelles clochemerlesques, contre les nouveaux préfet et sous-préfet, les journalistes républicains et le curé de Montardit, le fort en gueule Cabibel. De retour à Paris après la mort de Saint-Paul, en 1879, il passe au service d’Arthur Meyer, qui vient de prendre la direction du grand quotidien mondain et impérialiste, Le Gaulois. Mais comme Meyer ne tarde pas à se rallier aux monarchistes, force est à son secrétaire particulier, qui n’est évidemment pas maître de sa plume, d’abandonner à son tour la cause bonapartiste.

             Au cours de ces années où il a prostitué sa plume, sa production se présente sous trois formes différentes. Un certain nombre d’articles de L’Ordre de Paris, de L’Ariégeois et du Gaulois sont signés de son nom, mais ils ne représentent sans doute pas la majorité de ceux qu’il a effectivement rédigés, et bon nombre d’entre eux sont consacrés à des sujets non politiques (par exemple, la rubrique théâtrale de L’Ordre). Un certain nombre d’éditoriaux de L’Ordre de Paris lui sont attribuables, mais comme il n’est pas le seul porte-plume (il y a aussi Jules Richard, ancien opposant à l’Empire, et Jules Amigues, qui passe pour socialiste), leur nombre exact est difficile à évaluer. D’autres textes encore – tracts électoraux, brochures de propagande, articles – sont signés de ses patrons successifs, surtout Dugué, pour qui il a fait le nègre.

 

Comment expliquer l’engagement bonapartiste de Mirbeau ?

 

            Dans sa jeunesse, telle qu’elle apparaît à travers ses Lettres à Alfred Bansard des Bois, Mirbeau est un rebelle, en rupture avec le conformisme de son milieu, et qui étouffe sous la chape de plomb de l'Empire et de l'Église. Allergique aux dogmes abêtissants et aux cérémonies religieuses, où il ne voit que superstitions grossières dignes de « pensionnaires de Charenton », il se réclame de la philosophie des Lumières, revendique hautement « les principes immortels » de la déclaration des Droits de l'Homme, se proclame « fils de la Révolution », et critique la politique impérialiste, allant jusqu'à regretter, à l'automne 1869, que les manifestations des républicains n'aient pas entraîné la chute du régime. Et pourtant, trois ans plus tard, il accepte de travailler pour Dugué de la Fauconnerie, voisin et client de son père, dont il raillait naguère l'éloquence fleurie... Que s'est-il donc passé ?

            La première explication relève de la négritude (voir la notice). Ambitieux, pressé de fuir le « cercueil notarial » et l’existence mortifère de Rémalard, et doté d’un outil et d’une arme efficace, sa plume, il la vend au tentateur Dugué, qui l’emmène à Paris et lui met le pied à l’étrier en l’introduisant à L’Ordre de Paris. Mais si Mirbeau parvient bien à s'évader, c'est pour endosser une véritable tunique de Nessus, qui lui colle à la peau et risque de l'empoisonner. Dans Un gentilhomme, le narrateur, pour assurer sa survie, car il crève littéralement de faim, est prêt à vendre son corps à de lubriques et respectables messieurs portés sur la chair fraîche, avant de vendre sa plume à un hobereau normand, dont il devient le secrétaire particulier : Mirbeau établit ainsi un parallélisme entre les deux types de prostitution et les explique par la faim et la nécessité d’assurer sa pitance quotidienne. Son porte-parole se donne bonne conscience à bon compte en ajoutant qu’il est « souple » et sait s’adapter à ses maîtres successifs sans se laisser contaminer : « Tout cela me permet de servir, sans trop de souffrance, sans trop de dégoût, et en quelque sorte mécaniquement, les hommes, par conséquent les opinions les plus différentes... Tour à tour, je suis resté auprès d'un républicain athée, d'un bonapartiste militant qui ne rêvait que de coups d'État, d'un catholique ultramontain, et je me suis adapté aux pires de leurs idées, de leurs passions, de leurs haines, sans qu'elles aient eu la moindre prise sur moi. Affaire d'entraînement, je suppose, et, surtout, affaire d'exemple. Garder une opinion à moi – je parle d'une opinion politique –, la défendre ou combattre celle des autres, par conviction, par honnêteté j'entends – ne m'intéresse pas le moins du monde. Je puis avoir toutes les opinions ensemble et successivement, et ne pas en avoir du tout, je n'attache à cela aucune importance. Au fond, elles se ressemblent toutes; elles ont un lieu commun, et je pourrais dire un même visage: l'égoïsme, qui les rend désespérément pareilles, même celles qui se prétendent les plus contraires les unes aux autres. » Dans cette vision qu’en donne Mirbeau a posteriori, le bonapartisme n'aurait été pour lui qu'une idéologie indifférente, qu'il n'aurait adoptée qu'à des fins alimentaires, sans y adhérer le moins du monde. C’est possible, mais on n’est pas obligé de le croire. Justification collatérale : en côtoyant diverses idéologies et les divers milieux où elles s’enracinent, le futur romancier aurait enrichi son « herbier humain » et accumulé des matériaux pour les œuvres à venir. 

            Par ailleurs, quand Mirbeau s’engage auprès de Dugué, l'Empire est défunt, l'Appel au peuple ne dispose plus que d'un nombre dérisoire de députés, et tout espoir de restauration semble écarté pour bien longtemps, surtout après la mort de Napoléon III en 1873. Il semble donc qu’il ne soit pas contradictoire de s’opposer à l'Empire quand il est triomphant et oppressif, et d’être nostalgique de l'Empire, quand il est vaincu et inoffensif et que, par opposition au règne des orléanistes et des Jules honnis,  il apparaît comme une période de prospérité et de progrès social.

Troisième facteur à prendre en compte : le bonapartisme est une idéologie attrape-tout et interclassiste, et l'on trouve, en son sein, des nants et des pauvres, une gauche et une droite, des hommes de progrès et des laïcs, voire des socialistes, aussi bien que des ultra-conservateurs et des catholiques intégristes, tel Granier de Cassagnac. Or les éditoriaux de L'Ordre donnent du bonapartisme une vision éminemment progressiste, que l'expression tardive de « bonapartiste révolutionnaire », employée par Mirbeau à la fin de sa vie (cité par Georges Docquois, Nos émotions pendant la guerre, Albin Michel, 1917), résume à merveille. On peut supposer que c’est cette image-là qui a aidé le jeune Mirbeau à mieux assumer ses compromissions.

 

Mirbeau héraut du bonapartisme

 

À en croire les éditoriaux de L’Ordre et de L’Ariégeois, l'Empire aurait réconcilié « l'ordre et le progrès », la conservation des traditions et la modernité industrielle et commerciale, le suffrage universel, seul garant de la démocratie et de la « souveraineté populaire », et l’autorité « vigoureuse » d’une « monarchie très concentrée », qui s’incarne en revêtant une « forme césarienne ». Il aurait préservé les acquis de la Révolution, dont les bonapartistes seraient toujours les meilleurs « défenseurs », en évitant ses excès et ses dérapages sanglants, parce qu’il est le meilleur garant de l’ordre social : grâce à « la doctrine plébiscitaire » qui protège contre « les démagogues », d’une part, et, d’autre part, à « l’union de toutes les classes », à « la collaboration de toutes les intelligences et la mise en commun de tous les dévouements », selon la formule de Jules Amigues. Comme l’écrit lapidairement Mirbeau à son confrère républicain Édouard Descola en juin 1878, « L’Empire, c’était la Révolution qui continuait, mais la Révolution domptée, assouplie par la cravache de l’autorité » (Correspondance générale, t. I, p. 215). Enfin, à la faveur de la stabilité institutionnelle et sociale, l’Empire aurait assuré la prospérité générale, grâce à laquelle se seraient notablement améliorées les conditions de vie des couches défavorisées du bon peuple : « la population des ateliers et des usines », les petits paysans, les instituteurs et les fonctionnaires modestes, dont L'Ordre – et nommément Dugué de la Fauconnerie – prend constamment la défense. Mirbeau est-il dupe de cette rhétorique qu’il est chargé, avec ses compères, de mouliner ad usum populi ? Ne se rend-il pas compte que cette vision idéalisée et mensongère de l’Empire ne sert que la cause des possédants en incitant les pauvres et les exclus à se soumettre et à tendre la main ? Nous ne le saurons jamais. Mais il est bien possible qu’il ait eu l’impression, en gauchissant le discours de l’Appel au Peuple, de ne pas vraiment trahir le jeune idéaliste qu’il a été, puisqu’il prend bel et bien la défense des humbles et pourfend la pseudo-République, si mal nommée, qui, loin d’être “la chose du peuple”, est accaparée par une bourgeoisie exécrée et un personnel politique incompétent à son service.  Discours que Mirbeau, devenu anarchiste, ne cessera plus de tenir...

La critique de la République conservatrice et des orléanistes, omniprésente dans les éditoriaux de L’Ordre, est clairement du populisme de gauche L’ennui est que, pour des raisons de survie politique, le parti bonapartiste va bientôt se rallier à l'Ordre Moral, en 1877 et perdre son âme en se fondant dans la coalition conservatrice au pouvoir.

 

Bonapartisme et anarchisme

 

            A priori, tout oppose bonapartisme et anarchisme : l’un exige un État fort, l’autre souhaite au contraire le « réduire à son minimum de malfaisance » (voir l’interview de Mirbeau dans Le Gaulois, le 25 février 1894) ; l’un incarne l’Ordre, alors que l’autre rêve de le détruire ; l’un défend la tradition, la hiérarchie, la religion, la “morale”, autant d’institutions et de valeurs que les anarchistes souhaitent abattre. Et pourtant, aux yeux de Mirbeau, il n’y aurait pas solution de continuité de l’un à l’autre, et son itinéraire retrouverait du même coup une forme de logique. Le 15 novembre 1873, face au parlementarisme qui dilue l’autorité entre les mains « d’habiles et de coquins », il écrivait dans L'Ordre : « En présence de ce décousu, de ces tiraillements, de ce chaos, n'est-on pas porté à excuser la théorie fantasque de Proudhon sur l'anarchie, et n'est-on pas tenté de dire qu'on serait peut-être mieux gouverné s'il n'y avait pas de gouvernement ? » Si l’Empire ne revient pas pour préserver à la fois l’Ordre et le Progrès, alors, en effet, l’anarchie idéale rêvée par Proudhon serait un bien moindre mal que la République des Jules. Vingt-quatre ans plus tard, rendant compte de L’Imitation de notre maître Napoléon, d’Ernest La Jeunesse (voir la notice), il écrit dans Le Journal  que le culte naïvement rendu à Napoléon, ce « prodigieux » cabotin », par « presque tous les jeunes hommes de cette génération, aux prises avec les platitudes, les dégoûts, les avortements, avec les foules, les armées, les justices, les politiques de ce temps », est l'expression d'un idéalisme dont l'échec, dans « l'esprit d'un jeune homme ivre d'action et de domination intellectuelle », peut déboucher sur « le rêve de la destruction totale par l'anarchie, avec les bombes de ses solitaires » : « L'Empereur, n'est-ce point la bombe qui a réussi ? » Anarchisme et bonapartisme apparaissent de nouveau comme les deux faces d'une même aspiration à s'extirper de la boue et à se dépasser, d'un même dégoût face à un monde décidément trop mesquin et invivable pour les âmes nobles. 

P. M.

 

Bibliographie : Sharif Gemie, « Un raté. Mirbeau, le bonapartisme et la droite »,  Cahiers Octave Mirbeau, n° 7, pp. 75-86 ; Pierre Michel,, « Mirbeau et l’Empire », in Actes du colloque de Tours L’Idée impériale en Europe (1870-1914),  Littérature et nation, n° 13, 1994, pp. 19-41 ; Pierre Michel, « Mirbeau en Ariège », in Chroniques ariégeoises d’Octave Mirbeau,  L’Agasse, 1998, pp. 7-12 ; Pierre Michel, « Mirbeau, Dugué de la Fauconnerie et Les Calomnies contre l’Empire », Cahiers Octave Mirbeau, n° 6, avril 1999, pp. 185-206 ; Pierre Michel, « L’Itinéraire politique de Mirbeau », Europe, n° 839, mars 1999, pp. 96-109 ; Pierre Michel, « Octave Mirbeau et le curé républicain Cabibel », Cahiers Octave Mirbeau, n° 11, mars 2004, pp. 217-228 ;  Jean Philippe, « Octave Mirbeau en Ariège (1877-1879) », in Société ariégeoise - Sciences, lettres et arts, Foix, 1997, t. LXI, pp. 27-40 ; Jean Philippe, « L’herbier humain », in Chroniques ariégeoises d’Octave Mirbeau,  L’Agasse, 1998, pp. 13-29.


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