Pays et villes

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Terme Definition
REMALARD

« Mon Dieu, que le monde est loin d’être infini !  Aujourd’hui, je prononce le nom d’Octave Mirbeau devant Eugénie, qui me dit : “Mais Mirbeau, attendez, c’est le fils du médecin de Rémalard, de l’endroit où nous avons notre propriété !... Eh bien, je lui ai donné deux ou trois fois des coups de fouet à travers la tête... Ah, le petit rousseau que c’était, quand il était enfant, et le terrible affronteur!... Il avait, par bravade, la manie de se jeter sous les pieds de mes voitures et de celles des d’Andlau." »

 

Edmond de Goncourt évoque en ces termes dans son Journal à la date du 26 août 1889 un propos d’Eugénie Labille, sa cousine issue de cousin germain. Elle est mariée, cette Eugénie, à un sieur Ludovic Lechanteur, propriétaire du château de Guilbaut, une assez élégante construction de style Directoire sise en réalité sur le territoire de la commune de Moutiers-au-Perche, à la lisière de celle de Rémalard.

 

Nous sommes dans le département de l’Orne, mais les habitants de l’époque comme du reste leurs descendants du temps présent préfèrent se situer en paroles et en pensée dans l’ancienne province du Perche.

 

Moutiers, joli village jeté à l’assaut d’une colline bien pentue, est le berceau ancestral de la famille Mirbeau. C’est une des communes qui entrent dans la composition du canton de Rémalard, petit bourg étagé au bord de l’Huisne. L’Huisne est, quant à elle, un affluent un peu folâtre de la Sarthe, ainsi célébré par Octave dans le premier chapitre de son roman Le Calvaire :

 

« La rivière d’Huisne, brillante sous le soleil, festonne et se tord capricieusement dans les prairies, que séparent l’une de l’autre des rangées de hauts peupliers. De pauvres tanneries, de petits moulins s’échelonnent sur son cours, clairs, parmi les bouquets d’aulnes. De l’autre côté de la vallée, ce sont les champs, avec les lignes géométriques de leurs haies et leurs pommiers qui vagabondent. L’horizon s’égaye de petites fermes roses, de petits villages qu’on aperçoit, de ci de là, à travers des verdures presque noires. »  

 

C’est à Trévières, dans le Calvados, et non à Rémalard, qu’est né l’auteur de cette évocation bucolique. Mais il n’avait que dix-neuf mois quand son père, Ladislas, est revenu s’établir en 1849 à Rémalard, où il avait lui-même vu le jour. Ce retour au bercail était consécutif à la mort du grand-père d’Octave, Louis Amable Mirbeau, qui avait exercé les fonctions de maire et de notaire à Rémalard depuis 1815 jusqu’à ce que les retombées politiques de la Révolution de 1830 le mettent sur la touche.

 

Le propos d’Eugénie Labille n’est pas le seul témoignage de l’enfance rémalardaise du « petit rousseau » (terme moins malséant que celui de rouquin, absent du Littré). Il y en a un autre, postérieur à la mort de l’intéressé. Il émane d’une habitante du village, Suzanne Chabrol, correspondante occasionnelle du Figaro. Elle évoque dans ce journal à la date du 22 octobre 1932 la gentilhommière du grand-père Louis Amable où Ladislas s’est dans un premier temps établi avec sa petite famille après son retour de Trévières.

 

« Un verger clôturé de haies l’entourait, écrit-elle, et, à travers les branches, on apercevait la tête rousse et embroussaillée du futur écrivain qui guettait les passants pour les bombarder avec des pommes tombées. »

 

Deux  souvenirs laissés par l’enfant Mirbeau, deux rappels de son espiéglerie, doit-on vraiment s’en étonner ? Il est plus que probable – on en a d’ailleurs un signe en entendant Eugénie – que de tels  comportements étaient jugés sans bienveillance par les contemporains, mettez-vous à leur place. S’il en est ainsi, il leur a bien rendu la monnaie de leur pièce.

 

La détestation d’Octave a eu tout le temps de mûrir, car Rémalard est resté son port d’attache jusqu’au jour béni de fin 1872 ou début 1873 où l’invitation secourable du politicien  Joseph Henri Dugué de la Fauconnerie à lui servir de secrétaire à Paris l’a enfin extrait de ce qu’il appelle dans une de ses lettres à son ami Alfred Bansard des Bois le « cercueil rémalardais ». Il s’en est entre temps, certes, beaucoup absenté pour des échappées motivées notamment par ses études chez les jésuites de Vannes et par sa mobilisation pendant la guerre de 1870,  mais les avanies subies en ces deux occasions n’ont pas pas vraiment redoré à ses yeux l’image de son environnement rémalardais.

 

Par la suite, le nom de Rémalard n’apparaîtra, certes, jamais en toutes lettres dans ses textes publiés, mais, pour qui sait les lire avec un œil du cru, ils regorgent d’allusions. Car Saint-Michel-les-Hêtres, village du narrateur du Calvaire Jean Mintié, c’est Rémalard. Viantais, village de l’abbé Jules dans le roman éponyme, c’est encore Rémalard. Pervenchères, village de l’infortuné héros du roman Sébastien Roch, c’est de nouveau Rémalard. Et Sonneville-les-Biefs, village où le jeune Charles Varnat se démène au service du marquis d’Amblézy-Sérac dans le roman posthume inachevé Un Gentilhomme, c’est une fois de plus Rémalard.

 

L’écrivain parvenu au faîte de la renommée Octave Mirbeau aura-t-il enfin oublié Rémalard où il avait affirmé dans sa jeunesse « folâtrer comme un insecte empaillé » quand il sillonnera aux abords de la soixantaine la France, la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne à bord de sa rutilante automobile immatriculée 628-E8 ? Pas du tout.

 

Des souvenirs le rattrapent tout d’un coup :

 

« Depuis cinquante ans, écrit-il sans le nommer à propos du village de ses origines, rien n’y est changé. Ni les êtres, ni les choses. Pas une maison nouvelle ne s’est élevée ; pas une industrie  - si petite soit-elle - ne s’y est fondée. Sur la rivière, le même moulin broie la même farine… Ce sont les mêmes boutiques avec les mêmes enseignes, et, je crois bien, les mêmes marchandises. On ne peut pas dire que les gens y soient morts…  car les fils, ce sont les pères… Et j’ai retrouvé les mêmes visages tristes, les mêmes tics qu’autrefois, la même lourdeur sommeillante, la même morne stupidité… On me dit : "Vous savez bien… un tel est parti depuis quinze ans… Il a on ne sait quelle fabrique à Madagascar !… C’était sûr qu’il tournerait mal !…"

 

« Il n’y a que les cabarets qui donnent à cela l’illusion de la vie. Et c’est de la mort !

 

« Ah ! oui ! combien j’ai douce souvenance !… » 

 

Rémalard et ses environs immédiats sont partout dans les romans de Mirbeau (surtout ceux qu’on qualifie d’autobiographiques, Le Calvaire, L’Abbé Jules, Sébastien Roch, mais pas seulement dans ceux-là), avec nombre de lieux dits. Et ces points de repère se bousculent dans des dizaines de contes. La pièce de théâtre Les Affaires sont les affaires n’en est pas davantage exempte. Quant aux personnages, leurs noms et leurs prénoms sont puisés à pleines mains dans le vivier local. Comment douter qu’il en aille autrement pour nombre de silhouettes et de tics que leur auteur leur attribue généreusement ?

 

  Pour s’en tenir à une courte sélection, « l’hôtel des Trois-Rois » devant lequel les parents et le narrateur de L’Abbé Jules embarquent à bord d’une vieille calèche pour aller chercher leur mystérieux parent ecclésiastique « à la gare de Coulanges » est directement inspiré par le souvenir d’un hôtel du même nom dont on peut encore déchiffrer de nos jours les traces de l’enseigne très décatie à Rémalard. Coulanges n’existe pas, la gare où vont la calèche et ses occupants est à l’évidence pour qui connaît le pays celle d’un village qui porte le nom de Condé-sur-Huisne. Mais le nom de Coulanges est une résurgence de celui d’une autre commune du canton de Rémalard, qui s’appelle Coulonges-les-Sablons.

 

L’étang de Culoisel évoqué par le sinistre Lechat dans la pièce Les Affaires sont les affaires tire de façon similaire son nom d’un étang de Culoiseau situé aux environs de Moutiers. Le « château de Vauperdu » où l’action de cette pièce est censée se dérouler est tout droit issu du nom de Vauperdu porté par un ancien rendez-vous de chasse tout proche de Rémalard. Et Berd’huis, Blandé, Boissy-Maugis, la Boulaie-Blanche, Bretoncelles, l’Épine, la Ferme Neuve, le Feuillet, la Fontaine-au-Grand-Pierre, la Heurtaudière, le Jarrier, la Mansonnière, le Moulin-Neuf, Pied-Fontaine, Pontillon, Saint-Luperce, Sainte-Gauburge, etc., dont les noms fleurissent dans les contes, sont autant de communes ou de lieux dits bien réels des proches environs du bourg  de Rémalard. Il ne serait pas difficile d’allonger la liste…

 

Pour ce qui est des noms et professions de ses personnages, Octave Mirbeau les choisit parfois ès qualités dans son environnement humain. C’est ainsi que le dr Ragaine et le vétérinaire Thorel mis en scène dans le conte intitulé La tristesse de Maît’Pitaut sont les copies conformes d’un médecin du nom de Ragaine et d’un vétérinaire du nom de Thorel qui vivaient l’un dans la ville percheronne de Mortagne (d’où il vint un jour procéder à l’accouchement d’une sœur d’Octave) et l’autre à Rémalard. Mais notre auteur préfère le plus souvent picorer des noms et des prénoms (parfois insolites : Athalie, Eustoquie, Elphège…) dans son entourage, y compris familial, et les mélanger dans des salmigondis plus ou moins assaisonnés d’intentions ironiques, voire satiriques. Il lui arrive même de ressusciter assez méchamment le souvenir d’un habitant de Rémalard qu’il n’avait pas porté dans son cœur, le dénommé Mauger, mort de blessures reçues à la guerre de 1870, en exhumant sa double défroque identitaire et militaire pour en revêtir un des personnages les plus grotesques du Journal d’une femme de chambre.

 

Il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que les municipalités successives de Rémalard – au contraire de celle de Trévières où Octave ne s’est pourtant donné que « la peine de naître » – aient longtemps répugné à honorer la mémoire de leur grand écrivain. Aucune rue, aucune place de la localité ne porte le nom d’Octave Mirbeau. Une lutte d’influences sans merci, avec menaces de refus de subventions à la clé, envoya aux oubliettes en 1987 une tentative d’en doter le collège. Un changement de municipalité sauva ensuite le coup en en faisant cadeau, du bout des lèvres, à la salle des fêtes locale. Une petite plaque du même modèle que les plaques indicatives des noms de de rue, apposée au-dessus de l’entrée de la salle, porte sobrement la mention : « Salle Octave Mirbeau (1848 – 1917) ». 

 

Une autre plaque a été apposée en 2000 sur l’un des piliers du portail de la maison dite du Chêne Vert, où Octave vécut aux côtés de ses parents après qu’ils eurent quitté la gentilhommière de son grand-père devenue la mairie. On peut y lire : « Ici vécut l’écrivain Octave Mirbeau (1848 – 1917). Sa férocité n’avait d’égale que sa tendresse. » Mais c’est un M. Lansac, propriétaire de la maison pendant les dernières années du vingtième siècle et le début du siècle actuel, qui a pris l’initiative de cet hommage, exprimé à ses propres frais.

 

La « mirbeauphobie » rampante pour ne pas dire chafouine d’un certain environnement local (offusqué aussi par les positions anarchisantes, antimilitaristes et anticléricales du polémiste Mirbeau) semble cependant en recul. Une représentation de la pièce Les Affaires sont les affaires a fait salle comble en 2000 à la… salle Octave Mirbeau que les journaux locaux prennent peu à peu l’habitude d’appeler par son nom qu’ils avaient longtemps ignoré.

 

La lecture en plein air d’un petit choix de textes mirbelliens a enfin pu être insérée en 2008 dans les célébrations annuelles du Patrimoine, après que le programme en eut toutefois été expurgé par les organisateurs. Ils ont en effet tenu à en bannir deux ou trois textes, dont un extrait du célèbre article de 1888 intitulé La Grève des électeurs, ce qui apporte une parfaite illustration à la fois de la permanente actualité de notre auteur et des impérissables couardise et circonspection des corps constitués devant toute expression d’un esprit un tant soit peu subversif.     

M.C.

 

Bibliographie :

Max Coiffait, Le Perche vu par Octave Mirbeau (et réciproquement), éditions de l’Étrave.


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