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COMBATS LITTERAIRES

Sous le titre de Combats littéraires, gros volume de 704 pages paru en 2006 aux éditions de L’Âge d’Homme, sont regroupés les articles de critique littéraire que Mirbeau a signés de son nom, plus quelques interviews et quelques préfaces, soit en tout 187 textes, précédés de deux préfaces, signées Pierre Michel et Jean-François Nivet. On y trouve également recueillis les articles consacrés à la presse et à l’édition, qui, d'après Mirbeau, contribuent l’une et l’autre à l’abrutissement des masses, à leur émasculation et, par conséquent, à la préservation de l’ordre social inique qu’il ne cesse de dénoncer. Pour avoir été journaliste lui-même pendant près de quatre décennies et avoir connu les coulisses peu ragoûtantes des grands quotidiens, Mirbeau s'y révèle particulièrement sévère pour l'engeance des journalistes et pour la presse de caniveau et/ou de chantage.

Paradoxalement, au cours de sa longue carrière de journaliste, Mirbeau n’a jamais été chargé de la chronique des livres, ce qui l’a obligé à slalomer entre les oukases et les interdits et à ne traiter de littérature que par la bande et sous haute surveillance. Autre paradoxe : il n’a cessé de manifester son horreur pour les critiques littéraires, ces inquiétants personnages qui, non contents d’être aussi inutiles que « des ramasseurs de crottin de chevaux de bois », s’arrogent le droit de juger de tout du haut de leur incompétence, sans pour autant avoir jamais rien créé eux-mêmes. Pour sa part, il entend au contraire faire de ses interventions dans le champ littéraire un combat pour la justice : comme dans celui des beaux-arts, il veut tenter de faire partager ses enthousiasme et ses dégoûts, démystifier et déboulonner les fausses gloires (Georges Ohnet, Albert Delpit, Paul Bourget, Viélé-Griffin), et promouvoir les véritables créateurs dignes de la reconnaissance publique et de l’admiration des amateurs , même s’il ne se berce d’aucune illusion. C’est ainsi qu’il a lancé Maurice Maeterlinck et Marguerite Audoux, manifesté son admiration pour Barbey d’Aurevilly, Edmond de Goncourt et Georges Rodenbach, et défendu, entre beaucoup d’autres, Léon Bloy, Charles-Louis Philippe et Paul Léautaud.

Mirbeau a naturellement évolué, dans le domaine de la littérature comme dans les autres, et les jugements qu’il a portés sur les écrivains contemporains, au fur et à mesure de ses expériences et de ses découvertes, ont connu des infléchissements sensibles, dont témoignent notamment ses relations fluctuantes avec Alphonse Daudet, Paul Bourget, Ferdinand Brunetière et, plus encore, Émile Zola, à l’égard de qui il est passé de l’admiration au mépris, lors de sa candidature à l’Académie, puis à la vénération après l’affaire Dreyfus. Néanmoins, ses combats littéraires obéissent à quelques principes clairs, qui se sont imposés à lui avec la force de l’évidence.

Tout d’abord, selon Mirbeau, toute œuvre d’art digne de ce nom possède une vertu pédagogique et participe d’une mission libératrice, qu’elle est paradoxalement mieux à même de mener à bien que l’action politique stricto sensu, dont il n’a jamais cessé de se méfier : « Aujourd’hui l’action doit se réfugier dans le livre. C’est dans le livre seul que, dégagée des contingences malsaines et multiples qui l’annihilent et l’étouffent, elle peut trouver le terrain propre à la germination des idées qu’elle sème. […] Les idées demeurent et pullulent : semées, elles germent ; germées , elles fleurissent. Et l’humanité vient les cueillir, ces fleurs, pour en faire les gerbes de joie de son futur affranchissement »  (« Clemenceau », Le Journal, 11 mars 1895). Il ne s’agit évidemment pas de faire de la littérature un instrument de propagande, ce qui serait l’exact contraire du but recherché, mais de voir en elle un moyen d’ouvrir les yeux des lecteurs sur la réalité du monde telle que la perçoit et la filtre l’écrivain-artiste, qui jette sur les êtres et les choses un regard différent.

C’est parce qu’il attend beaucoup de la littérature que Mirbeau a été amené à dénoncer avec constance les tendances dominantes de la production littéraire de son temps, qui ne font, à ses yeux, que la rabaisser ou l’égarer : le mercantilisme de ceux qui exploitent à fond des recettes éculées pour inonder le marché de leur production, à l’instar de Paul Bourget avec ses « adultères chrétiens », dont Mirbeau se gausse ; le réclamisme, qu’il critique notamment chez Richepin, Maupassant et Bourget, parce que la « réclame » contribue à étouffer efficacement les talents modestes pour placer sur le devant de la scène médiatique les médiocres et les habiles ; l’académisme qui, au lieu de nous aider à jeter un regard neuf sur les choses, tente au contraire d’engluer les lecteurs dans leurs préjugés et leur misonéisme ;  le naturalisme, cette « doctrine absurde et barbare » qui « se réfute d’elle même » (« Le Salon II » , La France, 9 mai 1886), cette littérature de myopes qui réduit les êtres à leur apparence superficielle et qui accorde une importance démesurée à l’insignifiant bouton de guêtres, au nom de pseudo-observations dérisoires ; et enfin l’art pour l’art et le symbolisme, qui risquent fort de sombrer eux aussi dans l’insignifiance, en dépit des prétentions affichées.

Même si certaines de ces chroniques sont élogieuses pour Zola, notamment pour Germinal, et, surtout, pour Edmond de Goncourt, auxquels sont consacrés de nombreux articles, l'ensemble de la critique littéraire de Mirbeau révèle une esthétique radicalement hostile au naturalisme, qu’il considère comme la plus grave erreur du siècle en matière d'art et de littérature et qu'il tourne en dérision autant que la soporifique littérature académique et bien-pensante. Comme dans ses chroniques esthétiques, il fait preuve d’éclectisme et encense des œuvres et des auteurs très différents les uns des autres, et aussi très différents de lui et de sa propre esthétique. À cet égard, on y relèvera avec un intérêt particulier le grand article dithyrambique sur La Femme pauvre, de Léon Bloy, les deux articles sur Maurice Maeterlinck (notamment celui d'août 1890, qui a lancé le poète gantois, nobélisé vingt ans plus tard ), les deux articles sur Georges Rodenbach, les deux articles où il prend la défense d’Oscar Wilde condamné au hard labour en 1895, l’article de 1886 sur Léon Tolstoï (intitulé « Un fou »), la lettre ouverte à Léon Blum sur la poétesse Anna de Noailles, en 1904, les nombreuses chroniques sur Barbey d'Aurevilly et sur Alphonse Daudet, longtemps vilipendé avant une tardive réconciliation, la défense de Remy de Gourmont licencié de la Bibliothèque Nationale, et la fameuse interview de Mirbeau par Jules Huret, en avril 1891. On y verra aussi comment Mirbeau a conçu son rôle d’académicien Goncourt et comment il a défendu Charles-Louis Philippe, Émile Guillaumin, Marguerite Audoux (dont il préface Marie-Claire), André Gide, Paul Léautaud et Neel Doff.

Pour Mirbeau, le champ littéraire est un terrain de luttes, complémentaires et indissociables de ses combats politiques et sociaux, et, sans jamais jouer au critique littéraire, engeance qu’il écrase de son mépris pour crime de lèse littérature, il joue dans le domaine littéraire le même rôle d’intercesseur et de promoteur, voire de découvreur, que dans celui des beaux-arts. Et, comme il utilise, pour mener ses combats, toute sa palette stylistique et rhétorique, et pratique largement l’humour et la caricature, il parvient souvent à faire sourire ses lecteurs : ses chroniques sont jouissives et délectables !

Voir aussi les notices Roman, Journalisme et Combats esthétiques.

P. M.

 

Bibliographie : Cécile Barraud, « Octave Mirbeau, “un batteur d’âmes”, à l’horizon de la Revue blanche », Cahiers Octave Mirbeau, n° 15, 2008, pp. 92-101 ; Sylvie Ducas-Spaës, « Mirbeau académicien Goncourt, ou le défenseur des Lettres devenu juré », Cahiers Octave Mirbeau, n° 8, 2001, pp. 323-340 ; Samuel Lair, « Les Combats littéraires d’Octave Mirbeau - « le rire et les larmes », Cahiers Octave Mirbeau, n° 14, 2007, pp. 174-185 ; Pierre Michel, « Mirbeau et le symbolisme », Cahiers Octave Mirbeau, n° 2, 1995, pp. 8-22 :; Pierre Michel, « L’Esthétique de Mirbeau critique littéraire », préface des Combats littéraires, L’Age d’Homme, 2006, pp. 7-21 ; Jean-François Nivet, « Octave Mirbeau – Regards sur la littérature de l’avant-siècle et de la Belle Époque », Studi di letteratura francese, Florence, 1996, vol. 273, pp. 145-155 ; Jean-François Nivet, « Octave Mirbeau au pays des Lettres », préface des Combats littéraires, L’Âge d’Homme, 2006, pp. 23-30 ; Arnaud Vareille,  « Mirbeau ou le papillon incendiaire », in Octave Mirbeau : passions et anathèmes, Presses de l’université de Caen, décembre 2007, pp. 217-226.

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