Thèmes et interprétations

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Terme
QUESTION SOCIALE

Octave Mirbeau est le type même de l'écrivain engagé. Non pas dans un parti, mais pour défendre des valeurs qui lui servent de boussole (la Vérité, la Justice, la Liberté et la Beauté), et au service de la masse des exclus et des démunis, qui n'ont même pas le droit à la parole : « Puisque le riche est toujours aveuglément contre le pauvre, je suis, moi, aveuglément aussi, et toujours, avec le pauvre contre le riche, avec l'assommé contre l'assommeur », écrira-t-il dans La 628-E8 (1907). De fait, il a consacré une bonne partie de son œuvre à poser la question sociale dans toute son horreur méduséenne, avec ses deux faces, l'une terrible, l'autre grotesque, pour obliger « les aveugles volontaires » à prendre conscience des maux sécrétés par une organisation sociale radicalement défectueuse.

La cause profonde de ces maux est le capitalisme (voir ce mot), dont Mirbeau n'a jamais cessé de dénoncer le caractère intrinsèquement pervers et les conséquences désastreuses pour l'humanité et pour la nature, au premier chef « la misère effroyable » infligée au plus grand nombre des travailleurs et la mise à mort programmée de ceux qui produisent les richesses dès qu'ils cessent d'être productifs, comme Mirbeau l'illustre dans Les Mauvais bergers (1897). Qu'il soit tué à petit feu dans les usines ou au fond des mines, « ces bagnes du travail », qu'il meure dans un de ces terrifiants accidents du travail qui suscitent la pitié pendant un jour ou deux, qu'il soit condamné à la famine par le chômage, ou qu'il soit massacré par la troupe en cas de grève, comme au cinquième acte des Mauvais bergers, le prolétaire n'a pas d'autre perspective que la solution radicale préconisée par un politicien “républicain” partisan du darwinisme social : « Dans une République éclairée, attentive et progressiste, comme est la nôtre, il ne faut plus de pauvres. À bas les pauvres ! [...] Nous enfermerons les pauvres dans ce dilemme : ou ils deviendront riches, ou ils disparaîtront ! Dans les deux cas, c'est la fin de la misère, c'est la solution de la question sociale » (« Un véritable homme d'État », L'Écho de Paris, 13 juin 1893). Révolté, Mirbeau revendique du travail et du pain pour tous, manifeste le 9 mars 1883 aux côtés de Louise Michel, de Kropotkine et, deux ans plus tard, à défaut de bouleversements plus radicaux qui se font attendre, réclame la réquisition des logements vides et le lancement d'un emprunt permettant de réaliser des grands travaux d'utilité publique en embauchant les chômeurs, dont le nombre va croissant (« Le Travail et la charité », La France, 20 février 1885). Les années suivantes, dans ses chroniques journalistiques à fort écho, il multiplie les « tableaux de misère » pour attirer l’attention de l’opinion publique et placer les républicains, ou soi-disant tels, devant leurs responsabilités, d’autant plus lourdes qu’en ne s’attaquant pas aux causes profondes de la misère, ils laissent le champ libre à la délinquance, à la criminalité, à la prostitution, et qu’ils finiront par susciter un jour la révolte sanglante de tous les meurt-de-faim.

Pour remédier à la question sociale, Mirbeau repousse les fausses solutions que sont la charité chrétienne et son succédané laïque, la philanthropie (voir ces mots), il n’attend rien d’une victoire électorale de socialistes autoproclamés (voir Élections) et il repousse avec horreur la perspective du collectivisme (voir ce mot) et de l’extension indéfinie de l’État exécré. Mais alors, s'il n'y a rien à attendre des parlementaires ni de l'État, que faire, et qu'espérer ? Force est de reconnaître que notre auteur, si brillant et efficace lorsqu'il s'agit de clouer au pilori les pirates des affaires ou les escrocs de la politique, l'est beaucoup moins lorsqu'il conviendrait d'esquisser des contre-propositions. Les seules que l'on trouve sous sa plume sont lointaines et vagues : il s'agit de « l'abolition du salariat » et de « la réorganisation du travail sur des bases entièrement neuves, plus justes, plus humaines, où le travailleur aurait enfin sa part des richesses qu'il crée et dont il n'a jamais rien » (« Travail », L'Aurore, 14 mai 1901). On assisterait alors à l'éclosion de la créativité individuelle dans une structure administrative qui ne devrait pas dépasser la taille de la  commune. Mais pour que se réalise cette utopie, il faut imaginer « la coïncidence du mouvement anarchiste chez tous les peuples » (Interview par André Picard, Le Gaulois, 25 février 1894), façon de reconnaître qu'il ne s'agit là que d'un beau rêve.

Mirbeau a beau jeu d'objecter à ses détracteurs, qui lui reprochent de ne pas apporter de réponse dans Les Mauvais bergers, que, s'il avait une solution, ce n'est pas au théâtre qu'il irait l'exposer (« Un mot personnel », Le Journal, 19 décembre1897). Mais c'est tout de même une esquive un peu trop commode pour être tout à fait honnête, d'autant plus que le dénouement de sa pièce est d'un nihilisme achevé : Jaurès trouve cette conclusion « effarante », et Jean Grave lui-même se demande s'il ne vaudrait pas mieux « aller piquer une tête dans la Seine ». De fait, l'anarchisme de Mirbeau pose problème : car il devrait impliquer un minimum de confiance en l'homme et en ses possibilités d'action, alors qu'il contribue à ruiner ce qu'il appelle  « l'opium de l'espérance ». Mais sans un minimum d'espoir, l'action a-t-elle encore un sens ? Si Mirbeau est bien un intellectuel engagé, il est aussi un artiste exigeant, et les exigences de ces deux faces de lui-même sont loin d'être identiques : la lucidité et le pessimisme radical de l’un contrebalancent largement l’optimisme obligé de l’autre. Son anarchisme individualiste se heurte décidément à des apories (voir ce mot).

La première condition du règlement de la question sociale, c'est la révolte individuelle, sans laquelle on a affaire à des moutons ou des larves, mais non à des citoyens. Nombre de héros mirbelliens, au premier chef l'abbé Jules du roman de 1888, se sont révoltés et indiquent la direction à suivre. L'ennui est que leurs exemples sont peu probants : l'abbé Jules est déchiré par des contradictions insurmontables ; Bolorec, dans Sébastien Roch (1890), parle d'une grande chose » qui n'est jamais précisée et qui n'aboutit pas ; Clara, dans Le Jardin des supplices (1899), est une sadique dévoyée ; et la femme de chambre Célestine est incapable de donner un débouché à sa révolte contre ses maîtres et se contente d'accès de « folie d'outrages » qui ne font que l'enfoncer davantage encore.  Condition nécessaire, la révolte individuelle ne saurait donc être suffisante. Conviendrait-il alors de passer de la prise de conscience individuelle à l'action collective ? La seule œuvre de Mirbeau qui semble aller dans ce sens est Les Mauvais bergers, où Jean Roule réussit à convaincre les ouvriers de faire grève pour obtenir satisfaction sur un ensemble de revendications qui sont, certes, fort en avance pour l'époque, mais n'en sont pas moins de nature réformiste et condamnées, à ce titre, par la plupart des anarchistes... Surtout, l'action collective n'aboutit qu'à un bain de sang au cinquième acte, sans que soit évoquée, comme à la fin de Germinal, la moindre perspective de germinations et de récoltes futures. Il apparaît donc que Jean Roule est lui aussi un « mauvais berger », comme le lui crie un ouvrier à l'acte IV, et comme le reconnaît l'auteur lui-même.

Dès lors, que reste-t-il ? La propagande par le verbe, afin de dessiller les yeux des « âmes naïves » ? C'est ce à quoi, pour sa part, Mirbeau s'est employé avec une belle constance. Mais, lucide, il sait pertinemment qu'elle sera impuissante à changer quoi que ce soit, ni en l'homme, « gorille féroce et lubrique », ni aux conditions sociales infligées aux masses dans le cadre de l'économie capitaliste...  Son compte rendu de l’enquête de Jules Huret sur la question sociale est révélatrice de son pessimisme : « Il ressort, surtout, de ces études parlées, que personne ne sait au juste comment on doit entendre la question sociale et où elle nous mène, pas plus le capitaliste, bien tranquille dans la forteresse de ses millions, que le prolétaire avachi et fatigué, comptant pour sa délivrance sur les vagues théories des chefs qui se grisent de mots et ne savent pas ce qu’ils veulent » (« Questions sociales », Le Journal, 20 décembre 1896). Tout en étant particulièrement sensibilisé à la question sociale et en mettant sa plume et sa bourse au service des sans-voix, il n'apporte aucune autre solution à long terme que la perspective d'une révolution des esprits. C'est évidemment bien peu, s'il s'agit de renvoyer la nécessaire révolution sociale aux calendes grecques. Mais on peut y voir aussi une lucidité, une probité et un courage, qui le distinguent de nombre d’écrivains de son temps, ou des générations postérieures, qui ont choisi des voies divergentes : soit l'engagement au sein d'un parti, avec tous les dérapages que cela comporte, soit le splendide isolement dans une tour d'ivoire.

Voir aussi les notices Capitalisme, Travail, Charité, Philanthropie, Collectivisme, Socialisme, Anarchie et Les Mauvais bergers.

P. M.

 

Bibliographie : Pierre Michel,  « Les Mauvais bergers et Le Repas du lion », Cahiers Octave Mirbeau, n° 3, mai 1996, pp. 213-220 ; Pierre Michel, « Octave Mirbeau et la question sociale », in Intégration et exclusion sociale, Anthropos, 1999, pp. 17-28 ; Octave Mirbeau, « Questions sociales », Le Journal, 20 décembre 1896. 

           


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