Thèmes et interprétations

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Terme
ENGAGEMENT

Octave Mirbeau est le type même de l’écrivain engagé dans tous les grands combats de son époque, tant sur le plan politique et social que dans le domaine de l’art et de la littérature. Et, dans tous ces combats, son engagement obéit à des valeurs, qu’elles soient éthiques ou esthétiques : pour lui, c’est un impératif.

Comme plus tard Jean-Paul Sartre, Mirbeau sait qu’il est « embarqué », selon le mot de Pascal, et que, ne pas prendre position, dans les grandes luttes de l’époque, équivaudrait en fait à donner carte blanche aux puissants, aux nantis, aux prédateurs, aux oppresseurs de tout poil et, d’une façon générale, aux forces du conservatisme, tant social qu’artistique et littéraire, afin d’écraser les plus faibles, sur le plan économique, et, sur le plan esthétique d’éliminer les artistes et écrivains novateurs, supposés dangereux pour la préservation de l’ordre social. Ceux qui préfèrent se taire et prétendent rester « neutres », tel Sully-Prudhomme pendant l’affaire Dreyfus, sont en réalité complices des crimes ou des injustices qui se perpètrent sous leurs yeux et contre lesquels ils ne protestent pas, lors même qu’ils en ont les moyens médiatiques. Ils n’ont donc aucune circonstance atténuante : face à des injustices criantes, la neutralité est impossible pour qui est doté d’une conscience éthique, comme Mirbeau, pendant l’Affaire, tente d’en convaincre successivement les intellectuels et les prolétaires dans ses deux premiers articles de L’Aurore, « Trop tard ! » (2 août 1898) et « À un prolétaire » (8 août 1898).  Lui, préfère s’engager avec passion. Il jette toutes ses forces dans la bataille, il met sa plume, son entregent, sa célébrité et sa bourse au service des causes qu’il a faites siennes et il en assume toutes les conséquences : outre les innombrables accusations destinées à le discréditer et les dangereuses inimitiés de nombreuses et diverses personnalités, souvent puissantes, qu’il a récoltées, il a pris le risque de perdre son gagne-pain de journaliste bien rémunéré (il a été effectivement chassé du Figaro, des Grimaces, du Gaulois et de L’Événement), d’être emprisonné ou condamné à l’exil, à l’ère des attentats ou pendant l’Affaire, ou encore d’être tabassé par les nervis d’extrême droite lors de meetings dreyfusistes.

Ce qui distingue son engagement, c’est qu’il ne répond ni à une ambition de pouvoir, ni à une quête de prestige, ni à une pose médiatique, ni à des préoccupations politiciennes ou partidaires, fussent-elles d’inspiration anarchiste. À partir du moment où il a conquis sa liberté de parole, après le grand tournant de 1884-1885, il préserve farouchement son indépendance par rapport à tous les pouvoirs : celui des politiciens et des financiers comme celui des « marchands de cervelles humaines » que sont les directeurs de journaux et de théâtre, les éditeurs et les galeristes parisiens. Bien sûr, force lui est de passer des alliances conjoncturelles, par exemple avec Durand-Ruel pour promouvoir Monet ou Pissarro, ou avec des politiciens bourgeois et naguère combattus, tel Joseph Reinach, lors de l’affaire Dreyfus. Mais il conserve toute sa liberté de pensée et de parole et n’hésite pas, à l’occasion, à dire tout le mal qu’il pense d’anciens alliés, par exemple Aristide Briand devenu Président du Conseil, ou d’anciens amis qu’il a cessé d’admirer, tel Jean-François Raffaëlli. Au risque de se faire taxer d’incohérence ou de palinodie, il est toujours sincère dans les combats qu’il mène et les positions qu’il adopte et, quand ses jugements évoluent, il n’hésite pas à faire publiquement son mea culpa, comme dans « Palinodies ! » (L’Aurore, 15 novembre 1898).

Voir aussi les notices Intellectuel, Éthique, Politique, Anarchie, Combats politiques, Combats esthétiques, Combats littéraires et L’Affaire Dreyfus.

P. M.

 

Bibliographie : Pierre Michel, Albert Camus et Octave Mirbeau, Société Octave Mirbeau, 2005, 67 pages ; Pierre Michel, «  Mirbeau et Camus : éthique et ambiguïté », in Manipulation, mystification, endoctrinement, Actes du colloque de Lódz, Wydawnictwo Uniwersytetu Lódziego, 2009, pp. 157-169 ; Pierre Michel, « Octave Mirbeau, l’intellectuel éthique », dans les Actes du colloque Être dreyfusard hier et aujourd'hui, Presses Universitaires de Rennes, 2009, pp. 143-146.


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