Familles, amis et connaissances

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Terme
DALOU, jules

DALOU, Jules (1838-1902), sculpteur d’inspiration naturaliste. Après avoir dû vivre en exil jusqu’en 1879 à cause de sa participation à la Commune de Paris (il avait été délégué au Louvre), il est par la suite devenu le sculpteur quasiment officiel de la Troisième République. Il est notamment l’auteur du monument de Blanqui mort et du monumental Triomphe de la République, place de la Nation. Il a aussi réalisé des bustes de Delacroix, Courbet, Charcot, Vacquerie et Gigoux Il a longtemps travaillé à un Monument aux travailleurs, qui ne sera jamais réalisé. Depuis ses débuts il a été l’ami et l’admirateur de Rodin, qui a fait son buste, mais, sans doute sous l’effet de la jalousie, il est devenu critique à son égard, notamment pour son Victor Hugo et, plus encore, pour son Balzac, allant jusqu’à l’accuser d’être devenu fou.

Les jugements de Mirbeau envers Dalou ont suivi l’évolution de ce dernier dans ses rapports avec Rodin. En 1885, il parle élogieusement du Triomphe de Silène, « étude de chair admirablement comprise, hardie et rendue avec une courageuse vérité », et de la statue de Blanqui couché, dont Dalou, « en grand artiste, a supérieurement rendu cette énergie morte, cette âpreté terrible » et « toutes les amertumes qui ont creusé son visage »  (« Le Salon V », La France, 21 mai 1885). Mais un an plus tard (« Le Salon VI », La France, 7 juin 1886), le ton est tout autre : « Oh ! M. Dalou ! quel effondrement ! Son projet de Victor Hugo est très mauvais. L’architecture en est déplorable, petite de conception, vulgaire d’ornementation ». Et Mirbeau, prévenu par une lettre de Rodin, accuse Dalou d’avoir pillé « son ami Auguste Rodin » : tout en comprenant fort bien qu’il ait été vivement « impressionné » par La Porte de l’Enfer, il considère qu’il ne convient pas, « pour un sculpteur », que cette impression « le domine au point de reproduire des choses rêvées par un autre » – accusation renouvelée treize ans plus tard dans « L’Apothéose » (Le Journal, 16 juillet 1899). Le 12 mai 1893, de plus en plus critique envers Dalou, il parle de « sa tyrannique et bruyante autorité », de « son activité frénétique » et de ses œuvres, qui « prenaient vraiment trop de place », au détriment des autres sculpteurs exposés au Salon. Deux ans plus tard , présentant brièvement le buste de Dalou par Rodin, qu’il qualifiera « d’ « immortel », il en profite pour  y relever symptomatiquement un « profil hardi, fier, opiniâtre, coupant ainsi qu’une lame d’acier » et pour noter que « la ruse se mêle à la noblesse » (« Auguste Rodin », Le Journal, 2 juin 1895).

P. M.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


DAUDET, alphonse

DAUDET, Alphonse (1840-1897), né à Nîmes, mène très jeune, à Paris, une existence difficile avant de connaître le succès avec Le Petit chose (1868), Les Lettres de mon moulin (1869) et Les Contes du lundi (1873) qui le projettent sur le devant de la scène littéraire. L’essentiel de son œuvre se situe dans la mouvance réaliste et vaut par ses qualités d’observation, de fantaisie et d’humour, alliées à une compassion authentique pour les déshérités. Atteint très tôt par la maladie, il a laissé dans La Doulou (1929) le récit émouvant des souffrances qu’il a endurées durant les dernières années de sa vie.

L’histoire des relations entre Octave Mirbeau et Alphonse Daudet illustre admirablement les rapports fluctuants que l’auteur des Grimaces pouvait entretenir avec son entourage, qu’il s’agisse, outre l’auteur du Petit chose, de Paul Bourget, de C. Mendès ou de Zola. Dans le cas de Daudet cependant, le revirement aura rarement été aussi spectaculaire !

 

Une cible de choix

 

En effet, dans les années 1883-1885, Alphonse Daudet fut l’une des têtes de Turc favorites de Mirbeau, avant de devenir l’un de ses familiers et de ses écrivains préférés. Vers 1883, O. Mirbeau est encore un inconnu, ou presque, simple journaliste, chroniqueur au Gaulois et au Figaro, et « nègre » de plusieurs écrivains. Il a besoin de se faire un nom, et il n’est pas impossible qu’il pense pouvoir y parvenir en attaquant un écrivain encore jeune dont la réussite si rapide (décoré de la Légion d’Honneur dès 1870, Daudet participe aux fameux « dîners des cinq » en compagnie de Flaubert, de Goncourt, de Zola et de Tourgueniev…) lui paraît un peu tapageuse, voire suspecte. Aux yeux de Mirbeau, « [Al. Daudet ] n’a pas besoin de gagner son pain, péniblement, en des métiers obscurs et inavouables. » (Les Grimaces, 21, 8.12.1883). Aussi n’hésite-t-il pas à accuser Daudet d’être un plagiaire et un usurpateur, tout particulièrement en ce qui concerne la rédaction des Lettres de mon moulin qui auraient été écrites en grande partie par Paul Arène. La polémique dura plusieurs semaines, P. Arène reconnut sa participation aux fameuses Lettres et se brouilla finalement avec Daudet. Ce qui n’empêcha pas Mirbeau de renouveler ses attaques en 1884 sur le même thème : « Je ne verrais aucun inconvénient à ce que MM. De Goncourt et Zola réclamassent à M. Al. Daudet […] une partie de ses droits d’auteur, puisqu’il est unanimement reconnu que M. Daudet n’a jamais vécu que des raclures – admirablement cuisinées – de ses devanciers et de ses amis. » (« Le Pillage », La France, 31.10.1884).

 

Une réconciliation improbable

 

Apparemment, Al. Daudet ne garda pas rancune à O. Mirbeau de ces incidents pourtant majeurs et, contre toute attente, Mirbeau entreprit de se rapprocher de lui à partir de 1887. Plusieurs facteurs jouèrent en faveur de cette réconciliation : leurs amitiés communes, notamment celles d’Edmond de Goncourt et plus encore de Paul Hervieu, ainsi que la parution de L’Immortel (1888) dans lequel Daudet se livre à un très sévère réquisitoire contre l’Académie française. Attaquer ainsi la vénérable institution constituait immanquablement pour Mirbeau un brevet de bonne conduite qui acheva de le convaincre de proposer son amitié à son ancien souffre-douleur (« Je vous aime, lui écrit-il aussitôt, et je vous admire, mon cher maître, non seulement parce que vous avez créé un chef-d’œuvre, mais parce que ce chef-d’œuvre, vous avez voulu qu’il fût un abîme entre vous et l’Académie ! ») Le rapprochement qui s’en suivit s’accompagna d’un éloignement symétrique à l’égard de Zola qui, dans le même temps, ne cessait de solliciter, en vain, son accession à l’Académie.

Le revirement de Mirbeau est d’autant plus paradoxal que les deux écrivains s’opposent radicalement sur le plan idéologique et politique. Al. Daudet est resté jusqu’à la fin de sa vie profondément méfiant à l’égard de tout engagement politique, profondément conservateur et étranger à toute forme de progressisme social. Tout le contraire de Mirbeau dont on connaît les sympathies anarchistes et l’antimilitarisme foncier.

 

Affinités et convergences

 

Pourtant, l’analyse, même succincte, de leurs œuvres respectives fait apparaître des convergences et des affinités littéraires que l’on ne soupçonnerait pas a priori et qui peuvent justifier leur sympathie réciproque. À commencer par leur goût commun pour la caricature, bien connu chez Mirbeau (voir article « Caricature »), moins évident chez Daudet dont on ignore souvent le sens du ridicule et du grotesque pourtant si présent dans la trilogie de Tartarin. A cet égard, le texte de L’Immortel, qui a servi – et ce n’est pas une coïncidence - de catalyseur au rapprochement des deux écrivains, relève de la caricature dans sa quasi totalité ; et les pages que Daudet y consacre aux funérailles du secrétaire perpétuel de l’Académie française pourraient avoir été signées par Mirbeau lui-même. Or, chez l’un comme chez l’autre, loin d’être un simple procédé rhétorique ou stylistique, la caricature révèle la véritable nature des êtres et des situations, arrache les masques de la bienséance et du bon goût et dévoile, in fine, l’étroite proximité de la beauté et de la laideur, l’imbrication tragique de la vie et de la mort.

Mirbeau et Daudet partagent en outre la même vision d’un monde livré à la cruauté et à la violence, dont l’enfance, entre autres, constitue une victime toute désignée, comme le montrent respectivement deux romans tels que Jack (1875) et Sébastien Roch (1890). Même enfance martyre, même vision pessimiste de l’existence humaine vouée à la souffrance sans espoir de justice ou de rédemption : Jack, accusé d’un vol qu’il n’a pas commis, abandonné par sa propre mère, meurt misérablement de tuberculose à l’hôpital, tandis que Sébastien, calomnié, traumatisé par son expérience du collège de Vannes, est tué, dans l’anonymat le plus total, pendant la guerre de 1870. Al. Daudet partage également la misogynie de Mirbeau et sa conception de la relation amoureuse identifiée à un  véritable calvaire. Cette cruauté de la femme dominatrice, corruptrice et perverse, sert de point commun à Sapho (1884) et au Calvaire (1886) dont la critique de l’époque n’avait pas manqué, au grand dam de Mirbeau, de souligner malignement les analogies. Il est vrai que les deux romans proposent bien les mêmes images dégradantes de la femme, « cette bête immonde », et de l’amour qui s’accompagne, chez l’un comme chez l’autre, d’une « odeur de pourriture. » On pourrait tout aussi légitimement rapprocher la scène d’amour qui, dans L’Immortel, se déroule à l’intérieur même d’un caveau et le fameux chapitre sur la mort de Balzac, dans La 628-E8, pour souligner combien se rejoignent les sensibilités de Daudet et de Mirbeau dans un étroit entremêlement de l’amour et de la mort.

Proximité enfin dans leur fascination commune pour le spectacle de la souffrance et de la torture, dont témoignent aussi bien Le Jardin des supplices, entre autres, que la lettre de rupture écrite par Sapho à son amant et qui évoque le supplice infligé, dans un pays d’Orient, aux femmes adultères (« On la coud vivante avec un chat, […] puis on lâche le paquet sur la plage hurlant et bondissant en plein soleil. ») Sans parler des pages hallucinantes de La Doulou que Mirbeau n’aurait pas désavouées s’il avait pu les connaître.

 

Le plus étonnant chez O. Mirbeau, dans sa relation avec les Daudet, c’est d’abord qu’il ait pu, au début, méconnaître en Alphonse un écrivain qui était si proche de lui, ou qui allait le devenir… ; ensuite, qu’il ait noué avec son fils, Léon, une relation d’amitié encore plus paradoxale et inattendue.

B.J. 

Bibliographie : B. Jahier, « Mirbeau-Daudet : des affinités particulières », Octave Mirbeau : passions et anathèmes, L. Himy-Piéri et G. Poulouin (dir.), Caen, PUC, 2007. / P. Michel, « Les palinodies d’Octave Mirbeau ? À propos de Mirbeau et Daudet », Cahiers naturalistes, 62, 1988.


DAUDET, léon

DAUDET, Léon (1868-1942), fils ainé d’Alphonse et de Julia Daudet, romancier, journaliste, pamphlétaire et homme politique d’extrême droite. Ami de Drumont, l’auteur de La France juive, puis de Charles Maurras, il participe à la fondation de L’Action française en 1907 et devient député de Paris en 1919. Bien que son œuvre littéraire, abondante et multiple, vaille surtout à ses débuts (Les Morticoles, 1894 ; Suzanne, 1896), Léon Daudet est membre de l’Académie Goncourt dès ses origines puisqu’il succéda, comme par évidence, à son père décédé.

On peut raisonnablement penser que les relations d’Octave Mirbeau et de Léon Daudet se sont développées à l’ombre de celles qui se sont nouées entre l’auteur du Calvaire et le père de Léon à partir des années 1887-1888. Mais cette proximité familiale ne suffit sans doute pas à expliquer l’attachement et l’admiration réciproques que Mirbeau et Daudet vont éprouver l’un pour l’autre et qui relèvent du paradoxe le plus total. En effet, tout oppose les deux hommes sur le plan idéologique et cet antagonisme ne pourra que s’accentuer à l’occasion, en particulier, de l’affaire Dreyfus.

 

Affection et admiration réciproques



Il semble bien que la maladie de Léon Daudet, atteint d’une grave typhoïde en avril 1896, ait été pour Mirbeau l’occasion de mesurer et de manifester l’attachement qu’il éprouve pour le jeune homme : « J’ai pour votre fils une tendresse de vieux frère » écrit-il à son père. Dans ses Souvenirs des milieux littéraires, L. Daudet se rappellera cet épisode en des termes analogues : « Lors de ma convalescence, [O. Mirbeau] s’ingéniait à me distraire de mille façons, avec les attentions d’un frère aîné. » Mais rien ne dit mieux l’admiration enthousiaste de Mirbeau que l’article qu’il consacre à « M. Léon Daudet » dans Le Journal (auquel ce dernier collabore également), le 6 décembre 1896. Ce véritable dithyrambe salue en L. Daudet « celui de qui il faut, en toute certitude, attendre les plus belles œuvres, l’œuvre définitive peut-être ». Or, à cette date, l’œuvre du jeune Daudet se limite à la publication des Morticoles, « beau et terrible pamphlet » contre les médecins et les études médicales, et de Suzanne, qui vient de paraître au mois de novembre. Est-ce cette histoire d’inceste qui fait dire à Mirbeau que L. Daudet « écrit parce qu’il y a en lui une force supérieure qui le pousse à écrire des choses essentielles, à crier ses pensées, à donner vie aux idées qui tourmentent son cerveau et y bouillonnent » ? Hommage suprême : Mirbeau voit en lui le modèle même de « l’intellectuel, au pur sens de ce mot », un « esprit plein de sèves tumultueuses et d’activités grondantes. »

Là réside vraisemblablement la clé de l’énigmatique attachement de Mirbeau au futur fondateur de L'Action française : Léon Daudet est un double de lui-même. En 1896, il ne fait guère de doute que Mirbeau, désormais parvenu au sommet de la gloire littéraire et journalistique, voit en Léon le jeune homme ambitieux, intrépide et fougueux qu’il était quinze ou vingt ans auparavant, à l’époque des Grimaces, dont la verve et la liberté de ton n’auraient certainement pas déplu au jeune Daudet ! Un an plus tard, le 13 décembre 1897, à la veille de la générale des Mauvais bergers, L. Daudet donne la réplique à son aîné en publiant, toujours dans Le Journal, un article dans lequel il fait l’apologie de « ce gêneur, cet ennemi des groupes et des coteries, des instituts et des statuts », de ce « génie impressionnable que toute note douteuse, toute faute d’harmonie naturelle exaspère ». Mirbeau lui répond le jour même, par courrier : « C’est trop beau pour moi. »

 

Des tempéraments semblables



Si leurs idées s’opposent, leurs tempéraments les attirent l’un vers l’autre ; un peu à l’inverse de ce qui se passait entre Mirbeau et Huysmans, dont L. Daudet disait qu’ils se détestaient « par dissemblance de tempérament comme chien et chat ». De plus, Léon Daudet est lui-même une personnalité suffisamment contradictoire, toujours à l’avant-garde pour défendre l’art et la littérature (c’est lui qui fera attribuer le Prix Goncourt en 1919 à À l’Ombre des jeunes filles en fleurs et, en 1932, plaidera, vainement, en faveur de Voyage au bout de la nuit), pour que Mirbeau trouve en lui son comptant. Il faut surtout rappeler que les deux hommes, l’anarchiste et le réactionnaire monarchiste, partagent le même anticonformisme, la même passion antibourgeoise et qu’ils ont en commun le goût de la satire et de la caricature, assorti d’un penchant évident pour le désordre.

Ces convergences, plus profondes pour l’un et pour l’autre, semble-t-il, que les conflits idéologiques, permettent d’expliquer que les deux écrivains continuent de se fréquenter, alors même que l’affaire Dreyfus, surtout depuis le fameux « J’accuse » de Zola, délimite irrémédiablement les positions des uns et des autres. On en veut pour preuve la fameuse soirée du 31 décembre 1899, que Mirbeau organise chez lui : non seulement L. Daudet figure parmi les invités, tous dreyfusards, mais joue le rôle d’un nouveau domestique et anime la soirée de multiples pitreries, au grand plaisir de Mirbeau ! Autre indice, le numéro de L’Assiette au beurre du 31 mai 1902 dans lequel Mirbeau fait le portrait de ses Têtes de Turcs. M. Barrès, Bourget, Coppée, Déroulède, Drumont et Rochefort, pour ne citer qu’eux, s’y trouvent épinglés, alors que L. Daudet, leur compère, est miraculeusement épargné !

 

Tensions et réconciliations



La brouille est cependant inévitable à l’occasion de l’affaire du Foyer qui, en 1908, oppose Mirbeau à Jules Claretie, administrateur de la Comédie-Française, qui fait tout pour que la pièce ne soit pas jouée, après l’avoir acceptée, en raison des atteintes qu’elle porte contre le Sénat et l’Académie française. Très vite, la querelle tourne à un conflit politique où s’opposent les défenseurs du pouvoir et ceux de la liberté, finalement dreyfusards et anti-dreyfusards. Il n’est pas difficile d’imaginer alors de quel côté se trouvent L’Action française et L. Daudet !

Cet épisode n’empêchera pourtant pas les deux hommes de se réconcilier, par exemple à l’occasion de l’attribution du prix Goncourt 1909, décerné à l’unanimité à Marius et Ary Leblond pour En France. Il ne faut d’ailleurs pas négliger, tout au long de ces années, le rôle joué par les séances de l’Académie Goncourt, qui permettent à des écrivains d’horizons très divers de se retrouver régulièrement pour dialoguer et s’affronter, comme l’a résumé lui-même L. Daudet : « Elle maintient en contact des hommes d’opinions et de convictions différentes, que tout séparait, que réunit l’amour des lettres françaises » (Souvenirs littéraires, Les Cahiers rouges, Grasset, 2009).

Si Mirbeau disparaît de la scène littéraire et politique en 1917, il faut mettre au crédit de L. Daudet de n’avoir jamais abandonné ni trahi sa mémoire, comme le prouvent les portraits qu’il a laissés de lui dans ses Souvenirs littéraires (« C’est la sensibilité et même la sensualité la plus frénétique, la plus rapide […] que je connaisse ») et, plus encore, l’article qu’il lui consacre dans Candide en 1936. Dans ce texte, qui semble répondre, à quarante années de distance, à celui que Mirbeau avait consacré en 1896 au jeune écrivain, il célèbre en particulier les mérites de L’Abbé Jules, dans lequel « une demi douzaine de morceaux de bravoure atteignent à une sorte de sublime », et voit dans La 628-E8, ce qui est rare à l’époque, le « chef-d’œuvre » de Mirbeau, dont il compare la verve à celle de Swift. C’est également dans cet article que L. Daudet crée le terme de « gynécophobie » utilisé couramment aujourd’hui pour désigner la misogynie de Mirbeau. Il y a une honnêteté certaine et même, peut-être, un certain courage de la part de Daudet à saluer, près de vingt ans après sa mort, un écrivain qui se situe à l’opposé de sa famille politique et qui est déjà tombé injustement dans l’oubli. Preuve, en tout cas, d’une fidélité et d’une amitié qui transcendent les conflits idéologiques et confirment, si besoin était, l’anticonformisme foncier de l’auteur des Morticoles.

B. J.

 

Bibliographie : Jean-Paul Clébert, Les Daudet 1840-1940, Presse de la Renaissance, 1988 ; Léon Daudet, Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux, Nouvelle Librairie nationale, 1920 ; Léon Daudet, Souvenirs littéraires, Les Cahiers rouges, Grasset, 2009 ; Eric Vatre, Léon Daudet ou le libre réactionnaire, France-Empire, 1987.

 


DAVID, félicien

DAVID, Félicien (1810-1876), compositeur français, “monté” de Provence à Paris. Il a adhéré avec enthousiasme au saint-simonisme en 1831 et en est devenu le compositeur attitré. Il a voyagé trois ans en Orient, ce qui confère une touche exotique à ses compositions. Il est l’auteur de quatuors, d’un grand oratorio, Le Désert (1844), et de plusieurs opéras, dont le plus connu est Lalla-Roukh (1862). Après des années de misère, il a connu le succès et les honneurs et a succédé à Berlioz à l’Institut. Ses obsèques, purement civiles, donnèrent lieu à un scandale : l’officier commandant les soldats chargés de rendre les honneurs à un membre de l’Institut avait donné l’ordre de quitter le cortège funèbre.

Mirbeau a manifesté son admiration pour le compositeur et pour l’homme dans l’article nécrologique qu’il lui a consacré (« Félicien David », L’Ordre de Paris, 31 août 1876). Il voit en lui « le chantre inspiré du soleil et de l’Orient », dont l’œuvre est « immortelle » parce qu’elle nous a fait découvrir l’Orient, avec ses « ensoleillements , sa  poésie éblouissante, ses perspectives immenses » et « ses langueurs voluptueuses ». Il rend aussi hommage aux qualités humaines – modestie, résignation, générosité et serviabilité – d’« un grand artiste que son génie seul a porté au sommet » et qui est resté « pur de toute compromission avec la réclame ».

P. M.


DEBUSSY, claude

DEBUSSY, Claude (1862-1918), compositeur français. En rupture avec la forme classique, il est classé généralement parmi les impressionnistes, parce que sa musique est sensorielle et vise à traduire musicalement des images et des impressions. Il a obtenu le prix de Rome en 1884 avec L’Enfant prodigue. Il a composé une cantate, La Demoiselle élue, de la musique symphonique (La Mer, Nocturnes, Prélude à l’après-midi d’un faune) et surtout de la musique de chambre (quatuor, sonates, musique pour piano) Un seul  opéra a été achevé et représenté :  Pelléas et Mélisande, d’après la pièce homonyme de Maurice Maeterlinck, créé à l’Opéra-Comique le 30 avril 1902. Mais Maeterlinck, furieux que le rôle de Mélisande ait échappé à sa compagne Georgette Leblanc, et qui n’appréciait guère la musique en général, et pas du tout celle de Debussy en particulier, a été pris d’une colère incontrôlable, a pris en haine l’œuvre nouvelle et  lui a même souhaité publiquement « une chute prompte et retentissante ».

On sait que c’est Mirbeau qui a lancé Maeterlinck par son article retentissant sur  La Princesse Maleine, dans Le Figaro du 25 août 1890. Or il apprécie vivement la musique de Debussy, ce qui le place alors dans une situation extrêmement délicate. Il tente en vain d’apaiser la colère du poète, qui vient de lui dédier Le Temple enseveli, et il lui faut user de toute sa diplomatie pour rendre hommage tout à la fois au dramaturge belge et au compositeur français sans blesser personne. Associant les deux créateurs dans un même hommage, il  admire, en « Pelléas et Mélisande, une légende belle et triste, comme celle de Paolo et de Francesca, un poème d’un accent lyrique si nouveau, si émouvant et si simple, que M. Debussy paraphrase en une adorable musique ». Et d’ajouter, en s’adressant à son ami flamand : « Et rien ne pourra faire, non plus, que le nom de M. Debussy, en qui vous avez trouvé le seul interprète de votre génie, plus qu’un interprète, une âme créatrice fraternellement pareille à la vôtre, ne rayonne à côté de votre nom, comme le nom d’un maître glorieux !… En sortant de cette répétition, ébloui, si fier d’être votre ami, et que vous m’ayez fait l’honneur de me dédier cette œuvre, je me disais : “Comme c’est triste que Maurice Maeterlinck soit obligé de renier publiquement son génie si pacifiquement pur, si harmonieusement beau !” Et j’étais tenté de m’écrier, comme un des personnages de votre poème, et en vous aimant davantage : “Si j’étais Dieu, j’aurais pitié du pauvre cœur des hommes !” ». (« Maurice Maeterlinck », Le Journal, 27 avril 1902).

Une quinzaine de jours plus tard, nouvel hommage à Debussy dans un article, « Propos en l’air », que Le Journal ne passa pas, ce qui mit fin à la collaboration de Mirbeau au grand quotidien. Ayant assisté à une représentation ordinaire, sans le public blasé des premières, il a eu le plaisir de constater l’effet produit, sur des spectateurs naïfs et sans préjugés, par « ce lyrisme si simple, si émouvant et si humain » : « Les deux premiers tableaux étonnèrent un peu. Puis l’émotion vint, se propagea, grandit, et la représentation finit dans un véritable triomphe. »

P. M.

 

 


DECOURCELLE, pierre

DECOURCELLE, Pierre (1856-1926), prolifique auteur de romans-feuilletons et de mélodrames à succès.  Auteur de : Le Grain de beauté (1880), créé par Alice Regnault, L’As de trèfle (1883), Le Fond du sac (1883), La Danseuse au couvent (1883), Cherchez la femme (1886), Gigolette (1890), Mam’zelle Misère (1892), Les Deux gosses (1896), etc. Il a aussi réalisé une adaptation théâtrale de Mensonges, de Paul Bourget.

Mirbeau et Decourcelle ont été un temps liés d’amitié. Ils ont débuté ensemble au Gaulois, l’un comme reporter et chroniqueur, l’autre comme feuilletoniste, et ils se sont retrouvés à la Bourse en 1881-1882. Mais dès 1885 Mirbeau en parle comme de son ex-ami, sans qu’on sache à quoi est due cette rupture : dans son roman à clefs Le Druide (1885), Gyp (voir la notice) le peint sous le nom de Jacques de Noue,  ancien amant de la vilaine Geneviève Roland (Alice Regnault) : en a-t-il été de même dans la vie ? Cela ne saurait être exclu. En 1890, Mirbeau traite Decourcelle de « morveux » quand Henry Bauër se bat en duel avec lui, ce qui ne l’empêche pas, en 1898, de lui envoyer un exemplaire de L’Épidémie orné d’un envoi signé « son ami ». En 1919, bizarrement, c’est Decourcelle qui, sans doute à la demande d’Alice Mirbeau, a préfacé le catalogue de la vente de la bibliothèque de l’écrivain, qui ne lui avait pourtant jamais manifesté la moindre estime.

P. M.

 


DEGAS, edgar

DEGAS, Edgar (1834-1917), peintre, dessinateur, graveur et sculpteur français. Fils de banquier, il s’est initié à la peinture au musée du Louvre, en copiant de nombreuses toiles de maîtres, puis à l’École des Beaux-Arts, et enfin au cours de plusieurs voyages en Italie. Il a subi parallèlement l’influence d’Ingres et de Delacroix Après avoir tâté du style néo-classique et exécuté des portraits familiaux, il s’est orienté vers la peinture de la vie moderne (bains, courses de chevaux, bistrots), avec un intérêt passionné pour les figures de danseuses, peintes sous tous les angles et dans toutes les positions, sans la moindre complaisance et sans égard pour les canons esthétiques ni pour la pudeur des modèles, saisies sur le vif, dans des postures souvent hideuses qui satisfont la misogynie du peintre. Il a participé à la première exposition impressionniste, en 1874, et à la plupart des suivantes, ce qui lui a valu d’être généralement rangé parmi les impressionnistes, alors qu’il ne partageait pas leur intérêt pour la peinture de plein air et avait surtout en commun avec eux le refus de l’art académique, la recherche de voies nouvelles et le « retour à la lumière », selon l’expression de Mirbeau (« Le Salon I – Coup d’œil général », La France, 1er mai 1885). Alors que sa vue commençait à baisser, il s’est intéressé de plus en plus à la photographie et à la sculpture. Il passait pour être misanthrope, aigri et très mauvaise langue, et pour avoir un mauvais caractère qui éloignait d’autant plus la sympathie qu’il n’était jamais à court de répliques cinglantes ou de remarques désobligeantes.

Mirbeau a fait la connaissance de Degas à l’automne 1884, lorsque Paul Durand-Ruel, désireux de promouvoir ses peintres, le lui a présenté. Mais ils ne sont nullement devenus intimes et leurs rencontres semblent avoir été rares. Selon les souvenirs d’Ambroise Vollard, Degas se piquait même de ne pas reconnaître l’écrivain... Mirbeau n’a consacré qu’un seul article à Degas, dans La France du 15 novembre 1884. Il y insiste curieusement sur deux points. Tout d’abord, il voit en lui un « primitif égaré dans notre civilisation », qui a choisi de ne plus exposer du tout et qui, par « fierté » et « respect », refuse de se mêler aux « barbouilleurs de modes » : « Ou Degas sera avec ses pairs, Ingres, Delacroix, Corot, Whistler, Puvis de Chavannes, ou il ne sera pas du tout et nulle part. » Mirbeau y voit l’exigence d’un « grand artiste », qui « croit à l’art » et « en a l’amour hautain et jaloux ». Ensuite, ce qui le frappe, c’est que Degas traite tous ses sujets « avec la même logique impitoyable », sans rien enjoliver, sans rien laisser au hasard, en « dégageant d’une forme la pure essence » et en « laissant de côté les détails qui encombrent et qui alourdissent » : « La caractéristique du talent si intense, souvent abstrait, et qui étonne, de Degas, c’est la logique implacable de son dessin et de sa couleur. » Par la « ténacité » de ses observations et la « cruauté » de son exécution, il a notamment rendu les formes des danseuses « avec une telle intensité d'expression que quelques unes semblent de véritables suppliciées ». Pour lui, ses célèbres danseuses ne sont pas « de simples tableaux ou de simples études, mais des méditations sur la danse. » On a l’impression, à lire l’article, que la peinture de Degas obéit à des impératifs plus mathématiques ou scientifiques que picturaux : « On peut dire que ce n’est pas lui qui fait la composition de son tableau, c’est la première ligne ou la première figure qu’il y dessine ou qu’il y peint. Tout découle nécessairement, mathématiquement, musicalement, si vous voulez, de cette première ligne et de cette première figure, comme les fugues de Bach de la première phrase ou de la première sonorité, qui en forment la base. ».

Mirbeau s’est inspiré du caractère franc et parfois brutal de Degas pour imaginer les traits de caractère de son peintre Lirat du Calvaire (1886), dont la peinture évoque beaucoup plus celle de Félicien Rops. Il a possédé une toile de Degas, Danseuse à la barre, mais il l’a vendue en 1901 à Durand-Ruel. Il possédait aussi des lithographies de Degas, puisqu’il les a fait admirer au journaliste Louis Vauxcelles, venu l’interviewer en 1904. Mais, curieusement, le catalogue de la vente Mirbeau ne signale qu’un pastel de danseuse.

P. M.

 

Bibliographie : Samuel Lair, « Mirbeau Teste Degas », Cahiers Octave Mirbeau, n° 11, 2004, pp. 79-90 ; Samuel Lair, « Octave Mirbeau et le personnage du peintre », Cahiers d'études du récit français (C.E.R.F.), n° XX, Université de Brest, 2004, pp. 119-129 ; Octave Mirbeau, « Degas » La France, 15 novembre 1884.

 


DEHODENCQ, alfred

DEHODENCQ, Alfred (1822-1882), peintre orientaliste français d’inspiration romantique. Il est l’auteur de tableaux religieux (Jésus ressuscite la fille de Jaïre), de portraits (Banville, Debras, Mme Dehodencq, Marie au nœud rouge) et de scènes de genre (Bohémiens en marche, La Mariée juive). Il a vécu longtemps au Maroc et en Andalousie. Il s’est suicidé.

Mirbeau a consacré un bref article à Dehodencq, dans La France du 30 mai 1885, à l’occasion de la vente publique de ses toiles. Il le juge « grand par le talent et surtout par le malheur » et déplore qu’il n’ait pas été reconnu de son vivant et soit déjà oublié trois ans après sa mort. Il rend hommage au réalisme de son inspiration orientale (« on trouve chez lui « l’Orient vrai, avec l’éblouissement de son soleil ») et à la « psychologie très profonde » dont témoignent ses portraits.

P.M. 

Bibliographie : Octave Mirbeau, « Alfred Dehodencq », La France, 30 mai 1885.


DELACROIX, eugène

DELACROIX, Eugène (1798-1863), célèbre peintre romantique français, considéré comme le maître de la couleur. Il a combattu le classicisme, l’académisme et le réalisme et s’est heurté à de nombreuses oppositions et incompréhensions, notamment de la part des panégyristes d’Ingres, auquel il s’opposait par la primauté accordée à la couleur plutôt qu’au dessin et à la passion et à ses excès plutôt qu’à la raison et à sa modération : « Voilà plus de trente ans que je suis jeté aux bêtes », dira-t-il sur le tard. Son inspiration est souvent littéraire, il s’est en particulier inspiré de Shakespeare, Dante, Goethe, Byron et Delavigne. Il a aussi réalisé des scènes de genre en Algérie, quelques paysages exotiques et des peintures animalières, notamment de fauves du désert. Parmi ses toiles les plus célèbres, citons La Barque de Dante (1822), Massacres de Scio (1824), Marino Faliero condamné à mort (1826), La Mort de Sardanapale (1828), La Liberté guidant le peuple (1830), Mirabeau et Dreux-Brézé (1830), Fantasia arabe (1833), Le Prisonnier de Chillon (1834), Femmes d’Alger (1834), Entrée des croisés à Constantinople (1840), Les Adieux de Roméo et Juliette (1845), Lady Macbeth (1850), Les Disciples d’Emmaüs (1853), Le Christ sur le lac de Génésareth (1854),  Les Deux Foscari (1855), Les Convulsionnaires de Tanger (1857), Hamlet et Horatio au cimetière et les deux fossoyeurs (1859), etc. Dans son Journal, publié en 1863, Delacroix exprime, sur l’art et sur la peinture,  nombre d’idées avec lesquelles Mirbeau se retrouve d’accord et dont il cite trois extraits dans son article du 6 octobre 1890 dans L’Écho de Paris : méfiance à l’égard de « l’adresse de la main », refus du « beau traditionnel » transmis de génération en génération, conscience mélancolique de l’incompréhension et de l’injustice du public face aux génies novateurs.

Nombreuses sont, dans ses chroniques esthétiques, les références élogieuses de Mirbeau à Delacroix, pour lequel il professe une admiration sans réserves. Il lui consacre deux articles de La France à l’occasion de l’exposition rétrospective de ses œuvres aux Beaux-Arts, en mars-avril 1885, et où il voit par avance « un régal de l’esprit » et «  une vraie fête des yeux ». Dans le premier, paru le 4 mars, il trouve que le « vol » de Delacroix est « plus superbe » encore que celui de Victor Hugo, que l’on vient d’enterrer solennellement : « Si ses tableaux ont la beauté des grandissements épiques, ils ont aussi la passion, le mouvement, le geste de l’humanité. Delacroix met, entre l’homme et le milieu où l’homme s’agite, une corrélation intime, un accord violent. [...]  On sent en Delacroix une pensée plus profonde, une âme plus altérée d’émotions, une vision plus large, car il embrasse, du même coup d’œil, la scène et les acteurs. » Le « grand artiste » en lui se doublait d’un « admirable esprit », capable de « raisonner de tout en perfection », et d’un écrivain aux « qualités rares », dont la correspondance « devrait rester comme le bréviaire de l’artiste » : « Ses jugements portent tous l’empreinte d’un génie qui ne se cantonne pas dans une spécialité, mais qui va fouillant avec passion le fond et le tréfonds des choses ». Ses dessins ont été critiqués à cause de « certaines exagérations des muscles », mais Delacroix les « a voulus ainsi » : « Il donnait aux muscles agissants des développements extraordinaires pour indiquer l’action, le mouvement, pour rendre le geste et la pensée qui dirige le geste », car, désireux d’ « exprimer », « il n’hésitait pas à faire les sacrifices nécessaires, que la nature elle-même commande quand on sait la regarder et la comprendre et qu’on veut arriver à l’âme sous la forme ».

Dans le second article, paru le 14 mars 1885 et rédigé après la visite de l’exposition, Mirbeau se réjouit d’avoir pu suivre, des dessins préparatoires aux « grandes conceptions réalisées », « la marche héroïque de cet infatigable esprit à travers toutes les religions, toutes les histoires, toutes les poésies, toutes les fantaisies, tous les rêves » : « On reste anéanti devant ce travail de géant – presque de Dieu. » Et il admire comment Delacroix est parvenu à emplir ses toiles, où se concentrent « tous les crimes et toutes les fureurs, d’une vie prodigieuse, d’une couleur éclatante, d’un mouvement et d’une pensée tels qu’on pourrait croire que le sublime artiste a dérobé à Dieu les mystères de sa création ! » Et de conclure que l’immortalité lui est acquise, car « il a été un grand virtuose de la couleur, le musicien des divines symphonies de lumières » et « celui qui a le plus magnifiquement interprété l’œuvre de Dieu. » Nouvel hommage, cinq ans plus tard, dans les colonnes de L’Écho de Paris, à l’occasion de l’inauguration du monument à Delacroix, œuvre de Jules Dalou. Mirbeau y reconnaît en lui un rénovateur de la peinture, dont il a tiré « toutes les formes d’expression », et un « initiateur » de la peinture moderne. Il le loue d’avoir apporté « des conceptions de beauté nouvelles, non plus seulement linéaires et physiques, mais intellectuelles et morales », et d’avoir introduit « la poésie du mouvement et de la passion ». Par sa « préoccupation déroutante du plein air », il peut être considéré « comme un ancêtre » des impressionnistes, ayant même pressenti instinctivement avant eux « la nécessité de la séparation des couleurs ». De nouveau Mirbeau justifie ses prétendues « fautes de dessin », qui en réalité sont voulues, parfaitement conscientes et maîtrisées, et qui répondent à un souci de la vie et de l’expressivité : c’est par là, justement, qu’il « atteint au génie ». Pour Mirbeau, Delacroix est à la fois « le plus peintre des peintres » et « le plus littéraire des littérateurs ».

P. M.

 

Bibliographie : Octave Mirbeau,  « Eugène Delacroix », La France, 4 mars 1885 ; « Eugène Delacroix », La France, 14 mars 1885 ; et « Eugène Delacroix », L’Écho de Paris, 6 octobre 1890.


DELARUE-MARDRUS, lucie

DELARUE-MARDRUS, Lucie (1874-1945), née Delarue, débute sa carrière littéraire en publiant des recueils de poèmes comme Occidents (1901), Ferveur (1902) ou encore Figures de proue (1908). Elle publie également de nombreux romans, dont Marie, fille-mère (1908), La Monnaie de singe (1912), et surtout L’Ex-voto (1922), porté à l’écran. Mariée au docteur Joseph-Charles Mardrus, traducteur des Mille et Une Nuits, elle effectua avec lui de nombreux voyages au Moyen-Orient et en Asie. Elle collabora au Gil Blas, à Femina, et fit partie des premières jurées du prix Vie Heureuse.

Son époux collaborant à La Revue Blanche, Lucie Delarue-Mardrus ne pouvait manquer de croiser Octave Mirbeau dans les bureaux de la rédaction. Dans ses Mémoires, elle évoque la figure du journaliste à qui elle causa une petite frayeur : « Mirbeau, toujours là, parlait, debout entre deux portes, avec un éternel mouvement de sortie, bien que ne s’en allant jamais. […] Il gardait étroitement enchaîné contre ses jambes son fameux chien Dingo, berger allemand dont la race n’était pas encore répandue, et qu’il tenait beaucoup à faire passer pour un animal dangereux. / Je revois sa stupeur le jour où, pendant qu’il oubliait le chien et discourait de sa grosse voix confuse, j’allai me distraire dans un coin des bureaux avec la bête féroce, qui fit mine de me dévorer à la manière des bergers quand ils jouent, à grand renfort de crocs montrés et de cris furieux, pour l’épouvante de tous et mon grand amusement. »

Lorsque parut Occident (1901), le premier recueil de poésies de Lucie Delarue-Mardrus, il fut fort mal accueilli par la critique. Octave Mirbeau fut l’un des rares journalistes à s’enthousiasmer pour cette œuvre aux dires de la poétesse : « Octave Mirbeau seul, manifesta (par paroles, mais non par écrit) un sincère emballement pour mon livre. “Elle est étonnante !” aboyait-il dans les bureaux de La Revue Blanche. Et, croyant me faire plaisir : “Toutes leurs comtesses n’arrivent pas à sa cheville !” » – allusion à la comtesse de Noailles pour qui il s’enthousiasma pourtant.

N. S

 

Bibliographie : Lucie Delarue-Mardrus, Mes Mémoires, Gallimard, 1938, pp. 123-127.

 


DELONCLE, françois

DELONCLE, François (1856-1922), politicien opportuniste. Licencié ès lettres, il a poursuivi des études d’hindoustani à l’école des langues orientales. Chef de cabinet de Spuller, dans l’éphémère « grand ministère » Gambetta, en 1882, il est ensuite envoyé en mission officieuse en Orient par Jules Ferry, à qui il a adressé des rapports circonstanciés, destinés à promouvoir la colonisation française, en concurrence avec le colonialisme anglais.  En juillet 85, il est nommé à Hué et chargé des négociations commerciales avec la Chine. Élu député de Castellane en 1889 et réélu en 1893, il a été ensuite député de Cochinchine de 1902 à 1910 et a été un membre actif du parti colonial. En 1890, il a pris la direction du Siècle. Il est le frère de Louis Deloncle, qui commandait « la Bourgogne » lors de son naufrage et auquel Mirbeau a rendu hommage le 10 juillet 1898.

            Nous ignorons comment Mirbeau a fait la connaissance de Deloncle, qui était gambettiste et, à ce titre, exposé à tous les sarcasmes du rédacteur en chef des Grimaces. Toujours est-il que Deloncle a commandé à Mirbeau ses Lettres de l’Inde, qui paraissent en feuilleton en 1885, en deux temps : d’abord dans Le Gaulois, sous le pseudonyme de Nirvana ; ensuite dans Le Journal des débats, signées N.  À cette fin, Deloncle a communiqué à son porte-plume, chargé de leur donner une forme plus littéraire et plus efficace, ses rapports à Jules Ferry, qui ont été soigneusement conservés au ministère des Affaires étrangères, et que son petit-fils, Michel Habib-Deloncle, a fait photocopier et relier à son usage personnel, lors de son passage comme ministre des Affaires étrangères, dans les années 1960. L’objectif de François Deloncle était d'inciter le gouvernement français à contrecarrer l'expansionnisme britannique en Inde, à Ceylan, en Afghanistan et au Siam. Aussi le pseudo-Nirvana se plaît-il à opposer le colonialisme homicide et ethnocide des Anglais à la conquête coloniale française, supposée civilisatrice et respectueuse des hommes et des cultures, notamment à Pondichéry.

P. M.

 

            Bibliographie : Pierre Michel, « Les Mystifications épistolaires d’Octave Mirbeau », Revue de l’A.I.R.E., n° 28 , décembre 2002, pp. 77-84 ; Pierre Michel et Jean-François Nivet, préface et notes des Lettres de l’Inde, L’Échoppe, Caen, 1991, pp. 7-22 et 97-117.




DELONCLE, louis

DELONCLE, Louis (1854 ?-1898), officier de marine. Fils d’un ancien compagnon de Gambetta devenu préfet d’Oran et secrétaire général de la mairie de Lyon, il était frère de François Deloncle, le commanditaire des Lettres de l’Inde de 1885. En 1891, alors qu’il était lieutenant de vaisseau, il a publié, chez Challamel, un  Manuel du manœuvrier, à l'usage des élèves de l'École navale et de l'École d'application, en trois volumes, qui a été plusieurs fois réédité. Travaillant pour la Compagnie Générale Transatlantique, il a notamment commandé le Normandie et le Bourgogne. Il a trouvé la mort en mer, le 4 juillet 1898, « victime de son devoir »,  pour n’avoir pas quitté son poste, lors du naufrage du Bourgogne, au large de Terre-Neuve, heurté, en plein brouillard, par un voilier anglais, Le Cromartyshire, qui faisait voile vers Philadelphie. Les canots de sauvetage ont alors été détruits sous la violence du choc, et le navire a coulé en moins d’une heure après la collision ; seuls 165 rescapés ont pu être recueillis par le voilier, qui sera ensuite remorqué, jusqu’au port d’Halifax. Il écrivait aussi des poèmes, qui ont été publiés après sa mort, en 1900, avec une préface d’Armand Silvestre : Poésies posthumes d’un marin. Rives et rêves.

Mirbeau a fait la connaissance de Louis Deloncle lors d’une traversée qu’il a effectuée à bord du Normandie, début octobre 1896, en compagnie de Claude Monet, du Havre à Cherbourg, à l’occasion de la visite en France du tsar Nicolas II, qui devait débarquer dans le port du Cotentin le 5 octobre. Il a alors vivement apprécié la culture, l’humanité et le sang-froid du commandant, qui, devenu son ami, lui a envoyé peu après quelques poèmes, que Mirbeau jugera « d’une sensation vibrante, d’une forme curieuse, d’une couleur parfois extraordinaire », notamment celui, « véritablement tragique et superbe, où il évoque, avec une rare puissance d’expression, toute la terreur du brouillard – précisément ce brouillard qui devait le tuer ». En décembre 1897, entre deux traversées, Deloncle a écrit à l’écrivain qu’il avait rédigé, pour un journal cubain indépendantiste de La Havane, un portrait de lui, à quelques jours de la première des Mauvais bergers, à laquelle il ne pourrait assister. De mémoire, il lui en cite « quelques bribes » : « Ah ! les ventres, comme il les crève, les crânes, comme il les fouaille, les apparences solennelles, comme il les vide ! » Quelques jours après le naufrage, Mirbeau a rendu un bel et émouvant hommage à son ami, « qui vient de mourir si héroïquement, victime de son devoir », dans une chronique du Journal : « C’était un homme excellent, un caractère fortement trempé, un esprit d’élite, un cœur exquis. Il ne m’avait pas fallu beaucoup de temps pour voir combien il était adoré de son équipage. C’est que, en toutes circonstances, il se montrait juste et humain, qu’il inspirait à tous une confiance aveugle, et qu’il savait, par de la bonté, corriger ce que la discipline, si souvent mal comprise et plus mal appliquée, a d’excessif, aujourd’hui, et de trop cruel pour de pauvres diables dont la vie est un danger perpétuel, et une perpétuelle menace de mort. La discipline militaire n’avait nullement affaibli, en lui, le sentiment de la personnalité humaine. Sous l’uniforme, sa pensée restait libre et grande, révolutionnaire même, au sens purement moral et philosophique du mot, au sens artiste, aussi, car elle frémissait à tout ce qui est beau. J’ai rencontré, dans la vie, peu d’hommes, même parmi les plus illustres, dont la conversation fût aussi nourrie, substantielle, et en même temps originale et gaie. Sciences, arts, littératures, il s’intéressait passionnément, enthousiastement, à ce qui élève l’esprit, l’embellit en le vivifiant. Il devait beaucoup à ses lectures, qui furent celles d’un homme très cultivé, très érudit, même ; il devait plus encore à la nature, en qui il sut lire, voir et comprendre des  choses merveilleuses. »

P. M.

 

Bibliographie : Octave Mirbeau, « Louis Deloncle », Le Journal, 10 juillet 1898.


DEROULEDE, paul

DÉROULÈDE, Paul (1846-1914), poète et politicien nationaliste. Il a fondé la Ligue des Patriotes en 1882. Boulangiste, il a été député de la Charente en 1892, et réélu en 1898. Anti-dreyfusard virulent, il a tenté un coup d’État dérisoire à l’occasion des obsèques de Félix Faure, en essayant d’entraîner le cheval du général Roget, le 23 février 1899, a été condamné pour cela à dix ans de bannissement et a dû vivre un temps en exil, à Saint-Sébastien. Comme poète, Déroulède est l’auteur des Chants du soldat (1872), qui ont établi sa réputation. Il a fait représenter un drame en vers, L’Hetman (1876), mais une autre pièce, La Moabite, a été interdite à la représentation en 1882. En 1890, il a publié un roman, Histoire d’amour.

Mirbeau s’est battu en duel avec lui le 28 janvier 1883, à la suite d’un sien article intitulé « Déroulède » et paru dans Le Gaulois le 11 janvier, où il ne voyait en lui qu’un patriote « de bravade, de parade et de carnaval, qui se rue sur les bocks et les jambons » et « fait grimacer » le patriotisme « sur les tréteaux, comme un pitre forain ». Il l’a de nouveau tourné régulièrement en dérision pendant l’affaire Dreyfus, notamment dans une lettre ouverte à Lucien Millevoye, où il rappelait son duel de jadis : « Moi, je me suis battu avec M. Déroulède. Et j’ai juré de ne pas recommencer... Je n’avais pas la sensation de me battre contre un homme, mais bien contre une arche de pont... Je voyais entre ses jambes des paysages infinis, des forêts, des fleuves, des coteaux, d’immenses ciels... » (L’Aurore, 19 janvier 1899).  Le 10 décembre 1898, Déroulède ayant ameuté les gros bras de la Ligue des patriotes lors d’un meeting dreyfusiste en l’honneur du colonel Picquart, à la salle Chaynes, il a été invité à s’exprimer contradictoirement à la tribune ; mais il s’est heurté à une telle hostilité de la salle que Mirbeau a été obligé de le protéger pour lui permettre de sortir de la salle sans dommage. Commentant une lettre de protestation de Déroulède, Mirbeau lui a alors fait avouer, à sa façon, qu’il faisait effectivement de la bien « mauvaise besogne en luttant contre la justice et en dénonçant la juridiction suprême du pays » (voir la lettre à Adrien Hébrard).

Mirbeau l’a évoqué de nouveau dans le n° de L’Assiette au beurre du 31 mai 1902, qu’il a rédigé seul, rappelant sa dérisoire tentative de coup d’État et opposant son exil doré à celui de Victor Hugo : « Pour avoir pris par la bride, deux fois, deux chevaux, et pour avoir cru à des métaphores qui ont perdu de leur force, est en exil, non sur un rocher,  mais dans un casino, ce qui convient mieux à son attitude, à ses gestes, à son éloquence, à sa redingote. Les exils se suivent et ne se ressemblent pas. »

P. M.

 

Bibliographie : Octave Mirbeau, L’Affaire Dreyfus, Librairie Séguier, 1991.


DESANGES, paul

DESANGES, Paul (1889-1983), pseudonyme de Paul Deschamps, a été un médecin militant et un écrivain engagé à gauche et dans le combat pacifiste. Fils d’instituteurs, ancien élève du lycée Chaptal, il a participé en 1911 à la fondation de la Ghilde Les Forgerons, communauté d'amis anarchisants ou socialisants et qui se vouaient à « l'Action d'Art ». Cette ghilde a fait paraître une revue d’art et de littérature, La Forge, qui a vécu de 1917 à 1920. Par la suite, Desanges a publié une Vie de Jaurès (1924) et une étude sur Élie Faure (1966).

            C’est naturellement à la Librairie d'action d'art de la ghilde des Forgerons que Paul Desanges, grand admirateur du père de l’abbé Jules, a publié, en 1916, son remarquable Octave Mirbeau, pénétrant essai de 61 pages, où il développe une première mouture parue en mai 1913, sous le même titre, dans la revue  La Clarté (pp. 229-236). Bien qu’il n’ait disposé d’aucune documentation, étant alors dans les tranchées, et bien qu’il n’ait, semble-t-il, pas eu l’occasion de rencontrer son objet d’étude et d’admiration, il a eu le grand mérite d'avoir senti l'unité et la cohérence de l'œuvre mirbellienne, par-delà les contradictions superficielles : d’une part, parce que le puissant tempérament de l'écrivain anime également toutes ses pages ; et, d’autre part,.parce que sa révolte contre tout ce qui mutile et écrase l'homme a poussé le romancier à rejeter toutes les règles qui visent à emprisonner ou à mutiler le génie créateur. Refusant d'embrigader Mirbeau parmi les naturalistes, il le situe dans la continuité des « génies puissants et solitaires » qu'étaient Rabelais et Diderot. On ne peut qu'admirer la sûreté d'un diagnostic qui prenait le contre-pied des idées généralement admises à l'époque.

P. M.


DESCAVES, lucien

DESCAVES, Lucien (1861-1949), fils d’un graveur, romancier d’inspiration naturaliste, auteur de : Le Calvaire d’Héloïse Padajou (1883), Une Vieille rate (1883), La Teigne (1886), La Caserne (1887) et, plus tard, Sous-offs (1889), qui lui a valu des poursuites en justice pour outrage à l’armée et aux bonnes mœurs (il a été acquitté le 15 mars 1890), Les Emmurés (1894) et La Colonne (1901), roman sur la Commune de Paris. Il a également fait représenter quelques pièces de théâtre, notamment Les Chapons, avec Darien (1890),  La Clairière (1900), en collaboration avec Maurice Donnay, Tiers État (1902), Oiseaux de passage, avec Donnay (1904), et L’Attentat, avec Alfred Capus. Il a signé le Manifeste des Cinq, contre La Terre de Zola, en 1887, et été élu en 1900 à l’Académie Goncourt, où il a exercé une influence certaine et au sein de laquelle il représente la gauche, avec Mirbeau et Gustave Geffroy. Il a  lui aussi été dreyfusard et a collaboré à L’Aurore. Il a publié tardivement les Souvenirs d’un ours (1946), dont le titre est symptomatique de son refus des mondanités et de son souci de se tenir à l’écart. Il était très lié à Huysmans, dont il a été l’exécuteur testamentaire.

En revanche, ses relations avec Mirbeau n’ont pas été au beau fixe. Mirbeau ne l’aimait guère, pour des raisons qui ne sont pas claires. Il est sûr qu’il n’a pas apprécié du tout le Manifeste des Cinq, bien qu’il ait lui-même violemment critiqué Zola, car il y a vu à la fois une mauvaise action, une stupidité et le seul souci de se promouvoir à bon compte. Il est sûr aussi que le style de Descaves est trop « empanaché » à son goût. Peut-être aussi son amitié avec Huysmans, qui le hérissait, a-t-elle suscité ses préventions. Quoi qu’il en soit, il est fort étrange qu’à cause de ses réticences il n’ait pas signé la pétition relative à Sous-offs, qui aurait pourtant dû satisfaire à la fois son antimilitarisme et ses exigences de défense de la liberté de l’écrivain. Peut-être, comme son ami Paul Hervieu (voir la notice), n’a-t-il vu dans le roman de Descaves qu’une provocation pour faire parler de lui. Plus tard, il l’a accusé, abusivement semble-t-il, d’avoir fait obstacle à Charles-Louis Philippe pour l’obtention du prix Goncourt. Leur réconciliation s’est faite lors de l’élection de Jules Renard à l’Académie Goncourt, en 1907, mais il n’est pas sûr qu’elle ait changé grand-chose à leurs relations. De son côté, Descaves n’a pas été très tendre dans ses jugements sur Mirbeau, dont il souligne volontiers les intermittences, voire les incohérences.

P. M.


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