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ANARCHIE

ANARCHIE

 

            C’est en 1890, avec « Jean Tartas » (L’Écho de Paris, 14 juillet 1890),  que Mirbeau s’est rallié officiellement à l’anarchie, à laquelle il est resté indéfectiblement fidèle jusqu’à sa mort, alors que nombre d’écrivains, qui ont été fascinés un temps par l’anarchie, s’en sont rapidement détournés. En fait, cela faisait des années qu’il était déjà clairement anarchiste de pensée, sans le crier sur les toits, et ses premiers romans officiels, comme nombre de ses chroniques depuis la fin 1884, en apportent  de nombreuses confirmations. Car c’est vers 1884-1885 qu’il a découvert Tolstoï, Spencer et Kropotkine et que sa vision du monde et de la société a véritablement pris corps. Mais on pourrait même remonter plus loin encore dans le temps et dégager, de ses chroniques anonymes de L’Ordre bonapartiste (voir Bonapartisme), voire de ses lettres de jeunesse à Alfred Bansard, les prémices de l’anarchisme futur. Reste à savoir ce qu’il faut entendre par le mot « anarchie » et en quoi Mirbeau peut s’en réclamer.

 

L’anarchie idéale

 

            Alors que le terme de « libertaire » est formé à partir d’un mot connoté positivement, la liberté, que Mirbeau souhaite « absolue », le mot « anarchiste » se définit négativement, par un refus : celui du pouvoir, sous toutes ses formes. Et, de fait, Mirbeau s’est constamment opposé aux pouvoirs à tous les niveaux, parce qu’il refuse radicalement tout ce qui opprime, exploite, aliène et tue les individus. Il n’a donc cessé d’en dénoncer les ravages : pouvoir du père (voir notamment Dans le ciel, 1892-1893), du professeur (voir surtout Sébastien Roch, 1890), du prêtre, du magistrat, du gouvernement, de l’industriel (voir Les Mauvais bergers, 1897), du financier (voir Les affaires sont les affaires, 1903) et de la presse de désinformation. Toutes les institutions qu’il juge répressives et mortifères, Mirbeau les a constamment démystifiées pour les faire apparaître aux lecteurs aliénés sous un jour nouveau pour eux. Le mot « État » permet de les regrouper toutes dans le même sac d’infamie, et c’est pourquoi, pour Mirbeau comme pour tous les anarchistes, il est la cible n° 1 : « L’État, c’est le plus grand, le seul criminel, l’État qui opprime, qui écrase l’individu. Il vous prend depuis votre naissance, où il vous enregistre, jusqu’à votre mort, où il vous enregistre encore » (Interview de Mirbeau par André Picard, Le Gaulois, 25 février 1894).

            Cette anarchie idéale, qu’il a faite sienne et qui devrait servir de boussole à l’action politique de tous ceux qui s’en réclament, Mirbeau l’a évoquée plaisamment dans un ancien article de 1883, à une époque où il travaillait pour le monarchiste Arthur Meyer : il y imaginait un royaume où n’existerait aucun des pouvoirs, aucune des institutions, ni aucune des corruptions de la société de son temps (« Royaume à vendre », Le Gaulois, 29 avril 1883). Après son ralliement officiel à l’idéal anarchiste, il explique que ce qui l’a séduit, « c’est avant tout le côté intellectuel, le règne de l’individualisme », qu’il oppose « aux stupides, aux dangereuses, aux annihilantes doctrines socialistes » (Interview de Mirbeau par André Picard, loc. cit.) : « L’anarchie, au contraire, est la reconquête de l’individu, c’est la liberté du développement de l’individu, dans un sens normal et harmonique. On peut la définir d’un mot : l’utilisation spontanée de toutes les énergies humaines, criminellement gaspillées par l’État » (Préface à La Société mourante et l'anarchie, de Jean Grave, 1893). « L’anarchie, ce n’est pas autre chose que de substituer à l’initiative de l’État l’initiative de l’individu », écrit-il à Paul Hervieu). C’est on ne peut plus vague !

Le problème, c’est de savoir par quoi remplacer l’État, accusé – abusivement – de tous les maux. « La prise au tas », préconisée par certains, est « une chose qui [le] choque ». À défaut, il lui semble qu’une structure minimale est nécessaire et qu’il faut bien des règlements et des fonctionnaires pour les faire appliquer, mais, précise-t-il,  « le moins possible » : « au point de vue administratif, la commune, cela me paraît suffisant. » L’ennui, c’est que, pour permettre à cette juxtaposition de communes autonomes de subsister, il faudrait « admettre la coïncidence du mouvement anarchiste chez tous les peuples », ce qui n’est pas demain la veille, comme il est bien obligé de le reconnaître (Interview de Mirbeau par André Picard, loc. cit.). Autrement dit, l’anarchie telle qu’il l’imagine relève bien de l’utopie.

Pour accélérer son avènement des plus improbables, certains anarchistes se sont mis en tête de  recourir à ce qu’ils appelaient « la propagande par le fait », c’est-à-dire des attentats supposés avoir une valeur pédagogique pour le bon peuple à conscientiser. Mirbeau leur a accordé un temps des circonstances fort atténuantes, dans la mesure où une partie de l’opinion a pu, en effet, être marquée par des attentats avant tout symboliques et sans effusion de sang (voir « Ravachol », L’Endehors, 1er mai 1892). Mais il s’est élevé clairement contre l’attentat, absurde autant que criminel, commis en janvier 1894 par Émile Henry (voir « Pour Jean Grave », Le Journal, 19 février 1894). À la propagande par le fait, il va désormais opposer la propagande par le verbe ; à la bombe chargée de fulmicoton, il préfère infiniment celle qui contiendra « de l’Idée et de la Pitié » ; à un renversement de l’État par la violence, il préfère devoir le triomphe de l’anarchie à « la justice seule de l’avenir » ; et quant aux maux de la société, à défaut de les éradiquer, ou même de les atténuer, il se contente, sans illusions, d’apporter, par le truchement des mots, sa très modeste contribution à la prise de conscience de leurs causes profondes.

 

Contradictions

 

L'anarchisme de Mirbeau n’est pas sans poser problème, car il se heurte à plusieurs contradictions.

* Son naturisme rousseauiste, qui fait de la nature comme valeur éminemment positive, fait mauvais ménage avec son obsession de « la loi du meurtre », qui est celle de la nature avant d’être devenue celle des sociétés, et avec son darwinisme revendiqué, dont une des conséquences pourrait être la domination des plus forts.

* Sa foi libertaire semble impliquer un minimum de confiance en l'homme et en ses possibilités d'action, alors que lui-même est profondément pessimiste et juge l’homme dominé par des instincts incontrôlables. Par-dessus le marché, il contribue à ruiner ce qu'il appelle « l'opium de l'espérance » (« Un mot personnel », Le Journal, 19 décembre 1897). Mais, sans un minimum d'espoir d’améliorations, l'action a-t-elle encore un sens ?

* Chez lui, l’intellectuel engagé est doublé d'un artiste, dont les exigences esthétiques ne sont pas toujours compatibles avec celles de l’action politique immédiate. Quand il écrit un roman ou une pièce de théâtre, sa préoccupation première n’est pas de savoir s’il va « désespérer Billancourt » ou, au contraire, entretenir la flamme. Ainsi un roman comme Le Journal d‘une femme de chambre, publié en 1900, baigne dans une noirceur plutôt décourageante, alors que, dans ses chroniques dreyfusardes de L’Aurore, Mirbeau faisait souvent preuve d’un optimisme volontariste destiné à galvaniser ses lecteurs.

* Son individualisme farouche, sa méfiance à l’égard de toute organisation et de toute discipline et son refus de la forme partidaire rendent difficile l’action collective, sans laquelle aucune transformation sociale en profondeur n’est concevable. Alors que la plupart de ses romans présentent des cas de révoltes individuelles, au demeurant vouées à l’échec, une seule traite de l’action collective, Les Mauvais bergers (1897), où Jean Roule réussit à convaincre les ouvriers de faire grève pour obtenir satisfaction sur un ensemble de revendications. Mais leur lutte collective n'aboutit qu'à un bain de sang et c’est la mort qui triomphe au cinquième acte, sans que soit évoquée, comme à la fin de Germinal, la moindre perspective de germinations et de récoltes futures.

* Son « amour de la vie », son dégoût de la violence et son « horreur du sang » ne le prédisposent pas à des révoltes et/ou révolutions qui, il le sait pertinemment, ne sauraient manquer d’avoir un prix en termes de vies humaines et de destructions, car la bourgeoisie est bien armée pour se défendre et ne se laissera évidemment pas déposséder sans résistance. « L’Idée et la Pitié » de la bombe à jeter sur un monde qui va à l’égout, c’est bien beau, mais cela a-t-il la moindre chance de suffire pour renverser l’État mis en place par la classe dominante ? Lui-même est d’ailleurs bien forcé de reconnaître qu’il y aura forcément des pertes par la suite, mais il refuse de s’appesantir sur cette peu réjouissante perspective, sous prétexte qu’« il ne faut pas s’émouvoir de la mort des chênes voraces », si elle permet à des tas d’humbles plantes de survivre : «  Ce sont là des tristesses humaines inséparables de toutes les luttes humaines et contre lesquelles on ne peut rien » (Préface à La Société mourante et l'anarchie, de Jean Grave, 1893). Un peu vite dit !

* Entre la lutte immédiate pour la Vérité et la Justice et l’objectif très lointain, voire carrément utopique, d’une société sans classes et sans État – « Je ne crois pas à l’avènement prochain de l’anarchie », avoue-t-il en février 1894 –, il y a, de toute évidence, solution de continuité, l’articulation ne va pas de soi, et rien ne vient combler un tant soir peu l’abîme qui sépare le présent du futur rêvé.

            Dès lors, que reste-t-il, sinon les mots ? Lucide, il sait pertinemment qu'ils seront impuissants à changer quoi que ce soit, ni en l'homme, « gorille féroce et lubrique », ni aux conditions sociales infligées aux masses dans le cadre de l'économie capitaliste... Mirbeau est un professionnel de l’écriture, non de l’action politique, et ce qui fait sa force en tant qu’écrivain constitue une faiblesse pour l’activiste. Il est bien resté jusqu’à sa mort « révolutionnaire » de cœur et en paroles, mais il a cessé depuis longtemps de croire à la Révolution, qui « n’est même plus possible » (voir son interview de 1911 par Georges Docquois). 

            Voir aussi Collectivisme, Désespoir, État, Liberté,  Politique, Spencer et Utopie.

P. M.

 

Bibliographie : Reginald Carr, Anarchism in France – The case of Octave Mirbeau, Manchester University Press, 1977 ; Pierre Michel, « L’Itinéraire politique de Mirbeau », Europe, n° 839, mars 1999, pp. 96-109 ; Pierre Michel et Jean-François Nivet, « L’Itinéraire politique de Mirbeau », préface des Combats politiques d’Octave Mirbeau, Librairie Séguier, 1990, pp. 5-36 ; Pierre Michel, « Octave Mirbeau : les contradictions d’un écrivain anarchiste », in Actes du colloque de Grenoble, Littérature et anarchie, Presses de l'Université du Mirail, Toulouse, 1998, pp. 31-50 ;   Pierre Michel, « Octave Mirbeau et la question sociale », in Intégration et exclusion sociale, Anthropos, juin 1999, pp. 17-28 ; Philippe Oriol, « Littérature et anarchie : le cas Octave Mirbeau », Cahiers Octave Mirbeau, n° 8, 2001, pp. 298-305.


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