Thèmes et interprétations

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Terme Definition
REALISME

Le terme de réalisme a plusieurs acceptions. Dans le domaine de l’action politique, par opposition à l’idéalisme, il désigne la prise en compte de la réalité de la conjecture et des rapports de force pour éviter les échecs et les dérapages d’une utopie qui n’en tiendrait pas compte ; mais il a souvent une connotation négative, parce qu’il peut servir à camoufler une capitulation pure et simple et l’abandon des objectifs que l’on s’était initialement fixés. Dans le domaine de la littérature et de la peinture, il désigne la prétention mimétique à reproduire le plus fidèlement possible une supposée « réalité » objective.

Peut-on parler de réalisme à propos de Mirbeau ?

* Sur le plan politique, l’engagement de Mirbeau est celui d’un intellectuel obéissant à des motivations éthiques, au premier rang desquelles la Justice et la Vérité. Il n’a jamais eu la moindre ambition, la politique l’a toujours dégoûté et l’exercice du pouvoir ne l’a jamais tenté le moins du monde. Il était un « endehors », réfractaire à toute autorité, et il n’a jamais exercé qu’un magistère moral. Néanmoins, chaque fois que, pour les besoins d’une action immédiate, des alliances ont été nécessaires, il n’a jamais hésité, par réalisme, à les passer et à renouer, ce faisant, avec des personnalités qu’il avait dénigrées et combattues : l’affaire Dreyfus (voir la notice) est éloquente à cet égard, qui l’a vu se réconcilier avec Reinach et Jaurès et se retrouver aux côtés de politiciens qui avaient élaboré les « lois scélérates » de 1894. Mais c’était déjà le cas lors de la crise boulangiste douze ans plus tôt : au danger représenté par le général populiste, à la tête d’une bande d’affamés, il préférait encore les politiciens républicains qu’il avait vilipendés, mais qui, étant déjà repus, présentaient apparemment un moindre mal (voir la notice Boulangisme). Ce sera de nouveau le cas en 1904, quand il acceptera de collaborer à L’Humanité et qu’il soutiendra la politique laïque du ministère Combes, par souci des avancées législatives possibles, sans attendre le « grand soir ». On retrouve ce type de réalisme dans la gestion de sa carrière de journaliste, de romancier et de dramaturge, notamment dans ses relations avec la Comédie-Française : suite à la bataille des Affaires sont les affaires, il obtient, en octobre 1901, la suppression du comité de lecture qu’il réclamait depuis vingt ans ; mais, au cours de la bataille du Foyer, en 1908, il s’opposera à la toute-puissance de l’administrateur de la Maison de Molière, Jules Claretie, et contribuera ainsi au rétablissement du comité de lecture deux ans plus tard.

* Sur le plan littéraire et artistique, Mirbeau refuse vigoureusement la vulgate réaliste et la prétention à la mimesis. Il conteste en effet l’idée que les prétendus réalistes se font de ce qu’ils appellent la « réalité ». Pour lui, qui se réclame de Schopenhauer, cette « réalité » n'a aucune existence indépendamment de la perception que nous en avons et qui est inévitablement subjective. Aussi ses propres récits, impressionnistes ou expressionnistes, ne nous présentent-il du monde extérieur qu'une « représentation » subjective, sans que nous ayons la moindre garantie qu'elle corresponde un tant soit peu à une « réalité » objective, comme l’illustre, par exemple, l’incertitude qui persiste sur la culpabilité de Joseph dans les crimes dont le soupçonne très fortement Célestine, dans Le Journal d’une femme de chambre (1900). En prétendant copier bêtement la « réalité », les romanciers et peintres naturalistes font preuve d’une étrange « myopie ». De surcroît, au nom du respect de cette « réalité », ils en arrivent à refuser ce qui, selon Mirbeau, est consubstantiel à l’art, car une œuvre d’art ne peut être que subjective, et le monde extérieur doit y être réfracté à travers le prisme déformant du “tempérament” de l’auteur, comme il le confie à Albert Adès au soir de sa vie : « Il ne suffit pas que la vie soit racontée dans un livre pour qu’elle devienne de la littérature. Il faut encore que cette vie ait été pressurée, minimisée, falsifiée, dans tous les alambics où l’écrivain la fait passer : son imagination, sa philosophie, son esthétique… et sa sottise » (La Grande revue, mars 1917). Dès lors, on ne saurait juger de la valeur d’une œuvre par la fidélité à la perception, toute subjective aussi, et le plus souvent réductrice, que le profanum vulgus se fait du monde extérieur. Pour Mirbeau, le pseudo-réalisme n’est qu’une convention commode et sécurisante, mais dangereuse, car, en prétendant copier aveuglément la nature, on la trahit : « En art, l’exactitude est la déformation et la vérité est le mensonge. Il n’y a rien là d’absolument vrai, ou plutôt il existe autant de vérités humaines que d’individus » (« Le Rêve », Le Gaulois, 3 novembre 1884) – formule pirandellienne par anticipation ! 

Est-ce à dire pour autant que Mirbeau se désintéresse du « réel » ? Évidemment non ! Il est un observateur hors de pair des mœurs de son temps (il sous-titre symptomatiquement Sébastien Roch « roman de mœurs »), il s’emploie à restituer du mieux possible des tranches de la vie parisienne ou paysanne, il tâche à rendre le plus exactement possible le langage parlé, et c’est avec une grande précision qu’il situe toujours les scènes qu’il raconte dans le temps et dans l’espace. Mais il n’a pour autant aucune prétention à l’objectivité ni à l’exhaustivité et il apporte, à ses tableaux, les « déformations » caractéristiques de son coup de pouce et liées à son « tempérament » de caricaturiste. Mais c’est précisément en procédant de la sorte et en donnant l’impression de s’en éloigner qu’il a le plus de chances d’être au plus près de cette « réalité » qui s’obstine à fuir les approches des « réalistes » autoproclamés.

Voir aussi les notices Art, Expressionnisme littéraire, Impressionnisme littéraire, Naturalisme et Roman.

P. M.

 

Bibliographie : Pierre Michel, Octave Mirbeau et le roman, Société Octave Mirbeau, 2005, 275 pages  ; Pierre Michel, « L’Esthétique de Mirbeau critique littéraire », préface des Combats littéraires, L’Age d’Homme, 2006, pp. 7-21. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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