|
Une Charron
« À qui dédier le récit de ce voyage, sinon à vous, cher
Monsieur Charron, qui avez combiné, construit, animé, d'une vie merveilleuse,
la merveilleuse automobile où je l'accomplis, sans fatigue et sans
accrocs ? Cet hommage, je vous le dois, car je vous dois des joies
multiples, des impressions neuves, tout un ordre de connaissances
précieuses que les livres ne donnent pas, et des mois, des mois entiers
de liberté totale, loin de mes petites affaires, de mes gros soucis,
et loin de moi-même, au milieu de pays nouveaux ou mal connus, parmi
des êtres si divers dont j'ai mieux compris, pour les avoir approchés
de plus près, la force énorme et lente qui, malgré les discordes locales,
malgré la résistance des intérêts, des appétits et des privilèges,
et malgré eux-mêmes, les pousse invinciblement vers la grande
unité humaine.
Oui, ce qui est nouveau, ce qui est captivant, c'est ceci. Non seulement
l'automobile nous emporte, de la plaine à la montagne, de la montagne
à la mer, à travers des formes infinies, des paysages contrastés,
du pittoresque qui se renouvelle sans cesse ; elle nous mène aussi
à travers des mœurs cachées, des idées en travail, à travers de l'histoire,
notre histoire vivante d'aujourd'hui... Du moins, on est si content
qu'on croit vraiment que tout cela est arrivé. Et puis, pour nous
les rendre supportables et sans remords, ne faut-il pas anoblir un
peu toutes nos distractions ? »
Octave Mirbeau, extrait de la préface de La 628-E8,
Éditions du Boucher, Société Octave Mirbeau, 2003, p.39.
 Objet
littéraire non identifié, La 628-E8 est tout à la fois un récit
de voyage en automobile (à travers le nord de la France, la Belgique,
la Hollande et lAllemagne wilhelminienne), un exercice dautofiction
(le narrateur nest autre que le romancier lui-même, devenu personnage
de fiction), une fantaisie qui contribue à mettre à mort le roman prétendument
réaliste du XIXe siècle en faisant dune machine la
véritable héroïne du récit et en renonçant à toute composition et à
toute vraisemblance, et une réflexion sur le patrimoine culturel européen
et sur les perspectives prémonitoires dune Europe
pacifiée et prospère, où lautomobile rapprocherait les peuples.
 Loriginalité
de cette uvre sans précédent, où limpressionnisme en mouvement
confine à lexpressionnisme et au futurisme, na pas été perçue
demblée par la majorité des critiques, trop déconcertés, qui ont
eu tendance à ny voir quune succession danecdotes.
Elle a de surcroît été occultée par un triple scandale :
- scandale des Belges, choqués par des pages, certes injustes, mais
jouissivement caricaturales ;
- scandale des pseudo-"patriotes" et revanchards, qui sindignent
de lidéalisation de lAllemagne, présentée sur bien des plans
comme un modèle et dont la prospère économie est présentée comme
complémentaire de celle de la France ;
- scandale de La
Mort de Balzac, trois chapitres hors-duvre que Mirbeau
sest résigné à supprimer au dernier moment, sur les instances
de la fille de Mme Hanska, alors que le volume était dejà imprimé.
Pierre MICHEL
Une édition critique de La 628-E8, où La Mort de Balzac
a retrouvé sa place initiale, a été réalisée par Pierre Michel,
dans le tome III de luvre romanesque de Mirbeau,
Buchet/Chastel/Société Octave Mirbeau, 2001. La version complète de
ce roman, préfacé par Pierre Michel, est accessible sur le
site Internet
des éditions du Boucher.
|
|